Des lumières sur la marquise

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Question quiz: quel monument montréalais a une façade qui s'inspire de l'Opéra Garnier de Paris? À moins d'être des passionnés du patrimoine, rares sont les Montréalais qui seraient capables de le dire. Et pour cause. Il faut beaucoup d'imagination pour deviner que l'ancien théâtre Rialto, enlaidi par plus de 25 ans de laisser-aller, a déjà eu une façade grandiose. Il en faut encore plus pour croire que c'est l'un des rares édifices montréalais dont la valeur patrimoniale est reconnue à la fois par Montréal, Québec et Ottawa. À quoi bon toute cette reconnaissance, se dit-on, si c'est pour être ainsi abandonné?

Mais il semble qu'il y ait enfin de l'espoir pour ce monument érigé en 1924 et devenu, au fil du temps, un triste symbole de la dilapidation du patrimoine montréalais. Après avoir été maudit pendant des années par Elias Kalogeras, un propriétaire qui se désolait de ne pouvoir transformer le cinéma en centre commercial, le célèbre théâtre du 5723, avenue du Parc a finalement été vendu pour 2,1 millions à l'homme d'affaires Ezio Carosielli, qui veut lui redonner vie. «Ce n'est pas mon immeuble. C'est un immeuble qui appartient à tous les Montréalais», dit le nouveau propriétaire.

 

M. Carosielli est déjà connu comme le propriétaire des garderies du Groupe Merveille. C'est lui qui a dénoncé le marché secondaire de permis de garderie il y a un mois, poussant le ministre Tony Tomassi à revoir les règles d'attribution des permis. Amoureux du patrimoine et toujours à la recherche d'occasions d'affaires, il dit avoir un oeil sur le Rialto depuis un petit moment. Il se rappelle y avoir amené sa femme il y a plus de 20 ans, à l'époque où on y présentait encore du cinéma de répertoire. Le film n'était pas très bon. Mais la salle, elle, l'a séduit.

Un mécène, M. Carosielli? «Non! Faut pas exagérer! Je suis un homme d'affaires. Je veux rentabiliser l'immeuble.» L'immeuble en soi est un outil de marketing, dit-il.

Rentabiliser l'immeuble, oui. Mais pas au détriment de son architecture et de sa vocation. Voilà la bonne nouvelle. Avec sa femme Luisa Sassano, qui est avocate comme lui et propriétaire des studios de danse Extravadanza, M. Carosielli compte rénover l'édifice dans les règles de l'art et en conserver la vocation culturelle. Le couple compte entre autres ouvrir une école de danse au sous-sol. Il y aura des compétitions de danse pour amateurs dans le genre de l'émission So You Think You Can Dance. La salle de spectacle sera aussi réhabilitée. Un premier spectacle, le Grand Prix Gospel, est déjà prévu le 12 juin.

Ainsi, cet ancien théâtre, qui a toujours été entre les mains du privé, demeurera fidèle à sa mission populaire d'antan. On y présentait autrefois du vaudeville. Il y avait une salle de quilles au sous-sol. À l'étage, dans les locaux loués aujourd'hui par la troupe La La La Human Steps, il y avait un club de boxe. Il y a aussi eu une époque où on y projetait des films XXX - il resterait même des bobines XXX patrimoniales dans la vieille salle de projection.

Mais avant toute chose, M. Carosielli, qui a hérité de tous les litiges en suspens de l'ancien propriétaire, doit se lancer dans la restauration - et je ne parle pas ici de la cuisine surf and turf de l'ex-proprio. Avec la permission des autorités compétentes, il s'attaquera d'abord à la façade qu'il faudra sécuriser et nettoyer. Il se débarrassera entre autres de l'horrible couche d'uréthane jaune. Il veillera à restaurer les portes d'entrée, autrefois en chrome - elles ont été changées pour des portes en bois de steakhouse. Il essaiera de voir si on peut libérer le guichet Art déco de sa prison de contreplaqué - l'ex-propriétaire trouvait que l'ouverture du guichet laissait passer trop d'air...

À l'intérieur, même si la salle garde une touche de somptuosité, M. Carosielli ne manque pas de travail. L'ancien propriétaire a fait repeindre les murs en rouge et bleu, sans souci pour les couleurs d'origine. Il a aussi aménagé une cuisine sous la scène et une cave à vins sur la scène, dans sa dernière tentative de transformer le théâtre en steakhouse dansant. Sur la mezzanine, il a enlevé les sièges d'origine du cinéma pour y installer des tables et des chaises.

Et il y a ce grand rideau qui tombe sur la scène, avec l'inscription «Asbestos». «Au début, on regardait ça en se disant: Asbestos? C'est quel dieu grec, ça? Mais on a vite compris que c'était de l'amiante!» raconte en riant M. Carosielli. Il faudra donc s'occuper de ce vieux rideau toxique, qui servait à l'époque de coupe-feu. «L'éclairage de l'époque pouvait entraîner des incendies, rappelle Dinu Bumbaru, d'Héritage Montréal. Et il y avait eu le cinéma Laurier Palace qui était passé au feu dans les année 20 (77 enfants étaient morts). Alors, on ne voulait prendre aucune chance.»

En visitant l'intérieur du Rialto, on se dit quand même que le pire a été évité. Même si la salle a des airs de lendemain de veille, avec ses taches de vin sur les nappes, ses sièges disparus et ses mégots sur le tapis, les dommages sont moins importants qu'à l'extérieur. «On n'a pas affaire à une situation où l'intérieur a été dévasté», note M. Bumbaru.

Tous les espoirs sont donc permis pour retrouver la petite touche de poésie populaire qui caractérise le bon vieux Rialto. Hier, pour la première fois depuis longtemps, sous ces flocons d'avril qui donnaient le cafard à la ville, la marquise était illuminée.

 

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