La vie aux temps de l'Ebola (3)

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Pierre Foglia
La Presse

Ici Valérie Landry de Conakry pour la dernière fois. Il a bien failli ne pas y avoir de troisième volet à ce journal, j'avais oublié de dire à M. Foglia que j'allais au théâtre ce soir, il a téléphoné et téléphoné, j'étais pas là, il était pas content. Il est un peu bougon, non?

On l'a fait au téléphone finalement, Skype coupait tout le temps de son côté, je crois que sa connexion internet n'est pas très bonne dans son coin de campagne, on dirait que c'est lui qui est en Guinée. Bref il n'était pas content, sur ce ton un peu rogue qu'il a des fois il m'a dit: «Pourquoi vous ne rentrez pas au Québec à part ça?» Je lui ai dit: «Vous ne voulez pas savoir d'abord ce que je suis allée voir comme pièce au théâtre?»

Je suis allée avec mon mari voir une pièce d'un jeune auteur guinéen qui vit à Paris. Une pièce sur Sékou Touré, l'effroyable dictateur, le premier président de la Guinée après l'indépendance, le papa de mon mari a fait quatre ans de prison sous le régime de Sékou Touré, le texte était bien rendu par quatre super comédiens, mon mari en était tout ému...

La salle était aux deux tiers pleine, 200 personnes environ pour 300 places, oui oui tous se sont lavé les mains au chlore avant d'entrer, en plus, la plupart des gens se sont mis sur les mains de cette pommade antibactérienne que tout le monde utilise maintenant, pas moi, je trouve que ça assèche la peau.

Parlant de main, au travail aujourd'hui, sans y penser, on n'y pense pas tout le temps, j'ai tendu la mienne à un petit monsieur russe qui venait me voir, il ne l'a pas prise, j'ai eu l'air assez bête avec ma main tendue dans le vide, remarquez que je suis la première à engueuler mon mari: arrête de serrer la main à tout le monde...

Bon. Pourquoi je ne rentre pas au Québec? Je vais finir par rentrer si l'épidémie devient hors contrôle mais pourquoi pas tout de suite?

Vous quitteriez le Québec, vous, s'il était touché par l'épidémie comme l'est la Guinée?

Ah, voyez bien.

Moi c'est pareil. Je ne quitte pas la Guinée parce que c'est chez moi. Ma vie est ici. J'entends: ah l'amour! C'est vrai, j'ai suivi mon mari par amour, on est toujours en amour, on va vieillir ensemble c'est sûr, mais supposons quand même qu'un jour ça ne marche plus, c'est arrivé à d'autres, supposons qu'on se quitte: je ne quitterais pas la Guinée pour autant.

J'entends aussi: elle est courageuse la petite. Je ne me sens pas courageuse de... rester chez moi. S'il y avait l'Ebola au Québec, vous seriez des milliers terrifiés mais vous resteriez là.

La Guinée est le pays qui m'a faite telle que je suis aujourd'hui. J'y suis arrivée j'avais 22 ans, avec un certificat en petite enfance, j'étais une gamine un peu nulle, aucune expérience en rien. En cinq ans je suis devenue une grande fille. C'est comme si j'avais suivi un cours sur la vie en accéléré. Je suis devenue guinéenne, «sociable» comme une Guinéenne, je dis bonjour à tout le monde dans la rue, je ris souvent, je m'énerve moins, je chiale moins même si mon mari vous dirait que je chiale tout le temps. Je suis toujours entourée de gens, quand ce ne sont pas mes beaux-parents (je les vois tous les jours) ce sont les amis de mon mari, d'ailleurs c'est son seul défaut: il a trop d'amis.

Professionnellement, je me débrouille plutôt bien, avec rien au départ je l'ai dit. Ce n'est pas mon certificat en petite enfance qui allait m'ouvrir toutes grandes les portes de Conakry, il a fallu que je me déniaise. J'aime ma job, en partant je la perdrais.

Je m'ennuie du Québec des fois, c'est sûr. On me dit que ce samedi Montréal recevra ses premiers flocons, j'aimerais être là. La ville de Montréal n'est jamais aussi belle que sous la neige, mais les cinq mois qui vont suivre cette première neige, je ne suis pas sûre... Je ne m'ennuie pas des bottes, des mitaines, de pelleter. Je m'ennuie seulement du Canadien, j'étais une grande fan de hockey, j'ai bien cette couverture bleu-blanc-rouge avec le «C» sur laquelle se couche mon chat, mais ce n'est pas assez.

Je disais que j'ai changé énormément en cinq ans, la Guinée aussi, je ne suis plus la même fille mais ce n'est plus le même pays non plus. Dans certains quartiers de Conakry, Camayenne par exemple, le prix des terrains a quintuplé en cinq ans. Ça construit partout, ça bouge beaucoup. L'Ebola a tiré son drap noir sur tout ça, mais l'Ebola finira bien, la Guinée fait juste commencer à «advenir». Ce n'est pas un pays à quitter c'est un pays à investir. Besoin de compétences en tout, construction, architecture, santé, mines, éducation. Je m'y sens comme une pionnière, vous me promettez de ne pas rire? Je m'y sens comme Blanche (j'ai adoré Les filles de Caleb), je m'y sens comme Blanche en Abitibi dans les années 30. Une blanche qui s'appellerait Blanche à Conakry, voyez un rien m'amuse.

J'ai parlé dans ce journal de l'inconvénient d'être différente, reste que d'avoir à assumer quotidiennement cette différence rend plus forte, plus libre, plus fonceuse, si je vous disais que je me sens assez forte pour me lancer dans l'action sociale? J'y pense parfois. Le travail ne manque pas sur ce terrain-là non plus, par exemple je pense à ce fléau des jeunes filles mères, toutes ces gamines de 14-15 ans qui se retrouvent enceintes, sans soutien, sans foyer...

Ce qu'en dirait mon mari? Je ne le lui ai pas demandé. Vous ai-je dit qu'il était musulman comme près de 90% des Guinéens? Disons qu'il est moyennement musulman, cinquante cinquante, 50% musulman, 50% complètement fou de soccer et du Barça de Barcelone.

Bon, voilà j'en ai fini je crois avec ce journal.

Mais un dernier mot. Surprise jeudi, au travail, des Guinéens d'adoption comme moi qui m'ont lue sur les réseaux sociaux m'ont remerciée d'avoir raconté notre quotidien, surtout d'en avoir relativisé le degré de dangerosité. Certains ont fait suivre mes textes à leurs parents rongés d'inquiétude en leur disant voyez, c'est ça: la situation est très grave, on n'arrêtera pas cette épidémie sans que le monde entier se mobilise, 1000 morts en neuf mois c'est énorme, mais on n'est pas encore dans la catastrophe mondiale redoutée par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). J'insiste: catastrophe qui surviendra assurément si tous les moyens ne sont pas mis en oeuvre. Reste que pour l'instant, comme nous l'ont répété les médecins de l'ambassade française il y a deux semaines, pour l'instant, sauf évidemment pour les gens en première ligne dans les hôpitaux et les centres d'isolement, pour l'instant, à Conakry, le risque d'attraper le paludisme est plus grand que celui d'attraper l'Ebola.

Voilà grand-maman - je parle ici à ma grand-mère de Cap-Chat que je sais tellement mais tellement inquiète pour moi - voilà grand-maman, c'est le plus que je pouvais faire pour te rassurer. Je t'embrasse... tu n'as pas la grippe au moins?

Merci aux lecteurs de leurs nombreux et chaleureux courriels, plusieurs souhaitent qu'on se reparle de loin en loin... je n'ai rien contre. Merci à La Presse de m'avoir accueillie.

- Propos recueillis par Pierre Foglia

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