C'est cher, non?

Pierre Foglia
La Presse

Combien? 205 dollars! Come on, pas DEUX CENT CINQ! 205 pour un vieux monsieur tout seul? Une nuit?

Il n'y avait plus de place au petit motel où j'ai mes habitudes, je ne voulais pas non plus me retrouver trop loin du centre-ville de Burlington et de ses restaurants, restaient les gros hôtels du Waterfront.

Il paraît que les vieux trouvent tout trop cher, je me reconnais bien dans cette généralisation, pourtant, c'est pas l'argent. C'est une question, comment dire? D'écologie personnelle.

Il y aura une immense télévision que je n'allumerai pas: j'ai apporté un livre. Il y aura au mur une reproduction de la White Rose de madame O'Keeffe qui ressemble à une oreille plus qu'à une rose; il y aura du savon parfumé à je ne sais quoi dans la salle de bains, mais encore là, j'ai apporté le mien, parfumé à rien. Il y aura un séchoir à cheveux: j'ai pu de cheveux. Je m'endormirai sur mon livre, j'en aurai pour huit heures dans le coma, alors chambre de caractère, pour quoi faire? C'est pas l'argent, c'est l'idée de le jeter par la fenêtre.

Pensez au Petit Prince quand il marche tout doucement vers une fontaine... S'il marchait tout doucement vers une bouteille de champagne, vous le trouveriez un peu péteux, non? Ainsi de moi quand je pédale (tout doucement) vers la chambre aseptisée d'un hôtel à 205 $ la nuit.

Tenez, au marché Jean-Talon jeudi, j'ai acheté des patates. Un petit casseau de Yukon Gold bien ordinaires. 4 $.

C'est pas l'argent. C'est une question, comment dire? D'écologie personnelle. Quatre dollars, cinq, six, m'en fous. C'est la démesure de la chose. Dix petites patates - presque des grelots - dans le casseau. Quatre piasses? Encore un peu et ce sera une piasse la patate, ce légume de famine est en train de s'élever au rang de la truffe blanche.

Je dînais l'autre midi avec une amie d'une plus grande modestie encore que la mienne, le genre camping dans les state parks du Vermont, elle se paie cette année, pour ses vacances, une folie: l'Islande. On a parlé des prix. Ciel! Avec ce que ça lui coûtera pour deux semaines, elle pourrait vivre trois ans et demi en Arménie. Il faut absolument boycotter l'Islande et un coup parti la Suisse, l'Autriche, l'Italie, tous ces pays hors de prix. Il faut aller au Pakistan. En Arménie. En Moldavie.

Le pire, c'est les maisons. Tiens, elle est à vendre celle-là? Le prix sera dans La Presse du samedi suivant. «Saint-Armand, fermette, 625 000 $»! À ce prix-là, c'est pu Saint-Armand, c'est Vancouver.

Le pire, c'est pas les maisons, c'est les autos. Notre Yaris arrive au bout de son rouleau, l'autre jour il a fallu refaire les freins et ajuster d'autres petits trucs, combien? ai-je demandé à ma fiancée quand elle est revenue du garage. Combien?

J'te le dis pas. Tu trouves tout trop cher, sauf les confitures, les livres et les vélos.

Le pire, c'est pas les maisons, pas les autos, pas les patates, pas l'Islande, pas les hôtels à moitié chics, le pire, c'est vous. Vous achetez, vous achetez, vous achetez, vous achetez.

Vous payez.

Et vous ne dites jamais rien. Vous ne volez jamais rien. Vous n'essayez même pas de fucker un tout petit peu le système.

Votre docilité est désespérante.

***

ON SE REVOIT AU SOUDAN - Je suis allé faire mes adieux à mon médecin poussé à la retraite par le Collège des médecins. J'en ai déjà parlé deux fois, cela fera trois. Je suis d'abord passé par l'hôtel de ville du village pour signer la pétition qui réclame des services pour les 4000 orphelins que laissera mon médecin. Coucou, M. Barrette...

Ce ne furent pas des adieux si tristes. Mon médecin n'est ni fâché ni amer, il se sent juste un peu bousculé, d'abord fermer convenablement tous ses dossiers, renouveler les ordonnances, accompagner le plus loin possible les plus mal en point, je vous parlerai de toute cette affaire plus tard, m'a-t-il promis, si vous y tenez encore, d'ici là j'ai un travail à finir, et franchement pas tant à dire.

Je le reconnaissais bien là, peu enclin aux grandes démonstrations, coureur de 100 marathons et de quelques ultramarathons, un homme de fond et de devoir, mais alors? Est-ce dire que ce sont tous des cons au Collège des médecins?

De nombreux médecins, et je les en remercie, me disent au contraire dans leurs courriels que les contrôles faits par le Collège sont parmi les plus «psychométriquement» rigoureux au monde, mais pas forcément adéquats pour vérifier le savoir d'un omnipraticien de 40 ans d'expérience en région. Plusieurs ajoutent que ce n'est pas forcément non plus une bonne idée de faire évaluer des vieux médecins de campagne par de jeunes praticiens urbains.

Anyway, ce n'était peut-être pas la dernière fois que je consultais mon cher médecin. Il m'a parlé d'un vague projet de bénévolat en Afrique où sa fille travaille pour la Croix-Rouge. Bien mal pris, je pourrais toujours aller le consulter au Soudan. C'est juste à une quinzaine d'heures d'avion, ce que j'attendrais, anyway, dans n'importe quel hôpital de la région.

***

RIEN À VOIR - Je viens de m'acheter une maison, m'écrit N... une toute petite au charme fou sur un terrain plein d'arbres, sauf que j'ai un voisin qui fait pousser du pot dans sa cave. Ça ne me dérangerait pas si ce n'était de sa maudite fan qui évacue l'humidité, une grosse patente, bruyante, qui démarre aux 25 secondes 24 heures sur 24.

Pensez-vous que je devrais aller cogner à sa porte? (Je pèse 100 livres toute mouillée...)

C'est bien de prendre la chose avec le sourire, madame. Je comprends que vous n'êtes pas de cette race qui appelle la police, d'un autre côté, je vous déconseille vivement d'aller frapper à sa porte; un, il va vous envoyer chier et deux, vous allez passer au feu.

Il vous reste à attendre la prochaine descente inopinée de police, en priant pour qu'il ne se dise pas: c'est la petite crisse d'à côté.

Je vous souhaite un bel été.




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