Le marais

Pierre Foglia
La Presse

Je cassais la croûte l'autre jour chez une connaissance de vélo, un médecin d'une petite ville du Vermont avec qui je fais une randonnée par année. Au retour, sa femme nous a servi un chili et, pour dessert, une boule de crème glacée industrielle chic, genre Häagen-Dazs mais meilleure, ça s'appelle Talenti, sel de mer et caramel. Je prends le pot et je lis à haute voix les nutrition facts: «Vegetarian, Gluten free, HFCS free, Hormone free, Kosher...»

Au mot kosher, mon compagnon de vélo se met à pomper l'huile. What? De la crème glacée kasher? Suit une tirade sur les produits kasher qui-coûtent-plus-cher-à-cause-qu'ils-sont-kasher-même-si-on-ne-l'a-pas-demandé et suivra une autre tirade sur les-juifs-qui-font-chier.

Mettons que je vous donne le nom du médecin. Mettons que ma chronique rebondisse au Vermont. Mettons qu'il soit suspendu pour cause de racisme par l'Ordre des médecins du Vermont, si une telle chose existe.

Diriez-vous que c'est lui, le trou de cul, pour avoir tenu des propos franchement racistes? Ou moi pour les avoir rapportés? Ou les deux?

Je dirais les deux. Mais surtout, je me poserais une question, la même que je me pose aujourd'hui à propos de ce propriétaire d'une équipe de basketball que la NBA vient de bannir à vie en plus de lui infliger une amende de deux millions et demi.

La question: une opinion intime peut-elle être sanctionnée comme une faute? Par intime, j'entends une opinion qui n'est pas livrée publiquement, même pas accidentellement, une opinion, aussi nauséabonde soit-elle, gardée pour soi ou exprimée seulement dans l'intimité du cercle très restreint de... nos intimes?

Existe-t-il pour chaque individu une zone absolument privée que personne ne peut franchir, que ce soit accidentellement, comme moi avec ce médecin, ou par malice, comme cette jeune femme qui a enregistré à son insu le proprio des Clippers, une zone absolument privée, disais-je, où l'on peut penser ce que l'on veut, rêver ce que l'on veut, aimer qui on veut, haïr qui on veut en TOUTE INNOCENCE?

Posée autrement: existe-t-il en chaque individu un endroit où cet individu a le droit, dans le secret de son coeur pourri, d'être un total trou du cul sans que son ex-fiancée en fasse un enregistrement qu'elle mettra en ligne sur Facebook?

Je parlais de rêve... Qui n'a jamais rêvé de la petite machine à lire dans les pensées des autres? Plaise à Dieu qu'elle ne soit jamais inventée. Imaginez le bordel sur cette Terre si tout un chacun pouvait à tout instant savoir ce que pense l'Autre, imaginez juste le bordel dans votre couple si votre fiancée pouvait lire dans vos véritables pensées et plus encore vous, dans les siennes.

Je ne crois guère aux coeurs purs. Je crois que clapotent au fond de chacun de nous des eaux plus ou moins fangeuses où nous réussissons à ne pas nous enliser grâce à notre éducation surtout, grâce aussi à des comportements - politesses, manières, convenances, foi - qui ont justement pour fonction de nous élever au-dessus de notre marais intérieur, d'établir la distance qu'il y a, par exemple, entre rêver de tuer quelqu'un - vous n'avez jamais rêvé de tuer personne? Ah bon - et ne jamais le faire, ne jamais même le dire, sauf une fois, m'as le tuer, ce crisse-là.

Chanceux que personne ne vous ait enregistré.

***

Est-ce Donald Sterling qui a appelé son ex-blonde pour l'engueuler, ou le contraire? Ils sont en chicane et même en procès, bref, ils s'engueulent. Sterling reproche notamment à son ex de s'afficher avec des Noirs sur sa page Instagram (un truc comme Facebook).

«Tu peux coucher avec des Noirs, faire ce que tu veux avec eux, mais au moins, ne t'en vante pas sur Instagram et ne les amène pas aux matchs.»

Plusieurs histoires attestent de son racisme, dont une en 2009 qui se réglera à l'amiable avec la justice américaine. En 2002, ESPN Magazine rapporte que faisant visiter un de ses immeubles pour le vendre, il dira à l'acheteur: l'odeur que vous sentez, c'est parce qu'il y a beaucoup de Noirs. Ils sentent mauvais, ils ne sont pas propres.

Il mène son équipe largement composée de Noirs (70% des joueurs de la NBA) comme les négriers d'antan menaient leurs esclaves. Ils les paient peut-être cinq millions par année, mais les méprise pour cent millions chacun. «L'équipe de basket idéale, dira-t-il à son gérant, c'est cinq pauvres Noirs du Sud coachés par un Blanc.»

Il escroque la NBA et les spectateurs en échangeant les premiers choix au repêchage que lui vaut la médiocrité de l'équipe pour d'autres joueurs médiocres qui lui coûteront bien moins cher en salaires... cela pendant que la valeur de son équipe augmente de toute façon: il a acheté les Clippers 12 millions, ils en valent 500.

Épouvantablement raciste, mais depuis quelques années, il le cache mieux, distribuant des billets aux enfants pauvres des minorités pour qu'ils assistent aux matchs des Clippers, au point que la principale association de défense des minorités aux États-Unis (la National Association for the Advancement of Colored People) devait même lui remettre à la mi-mai un prix pour... sa lutte contre le racisme!

Épouvantablement raciste, mais dans l'intimité de son marais où son ex savait exactement comment l'atteindre. Elle a appuyé sur «Record»: M'as-tu vue avec Magic?

Tu peux coucher avec des Noirs, faire ce que tu veux avec eux, mais au moins, ne t'en vante pas sur Instagram et ne les amène pas aux matchs.

Bingo. Banni à vie. Deux millions et demi d'amende.

Et tout le monde d'applaudir la sévérité et la célérité de la NBA. Pour la célérité, on repassera, ça fait 33 ans que ce type-là se conduit en négrier. On avait eu 10 vraies occasions de l'écarter.

Pour la sévérité, ah ça, on ne peut pas dire le contraire, on condamne un homme pour une opinion donnée en privé, enregistrée à son insu, plus sévère que ça, je vois juste Jesse James, qu'est-ce que t'as dit?

Pow!




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