Les gicleurs

Pierre Foglia
La Presse

Il y a ces images primitives, archaïques de glaçons géants. Il y a ce village momifié dans sa douleur. Il y a les histoires d'horreur. Il y a le froid, le vent, le fleuve. Il y a aussi, me dit-on, cette odeur organique, l'odeur de la mort.

Et en arrière-scène, il y a tout le Québec qui pleure.

De quoi parlent les gens en pleurant, croyez-vous?

De gicleurs.

De quoi?

De gicleurs.

Allons donc!

Puisque je vous le dis, madame. De gicleurs.

Remarquez, je comprends. Ce n'est pas parce qu'une vieille dame de 88 ans est lucide, prend grand soin d'elle, prend bien ses médicaments et se déplace allègrement sans marchette à la résidence où elle est hébergée qu'elle sera capable de sortir en courant de cette même résidence en cas d'incendie en pleine nuit. L'autonomie est une notion bien relative à 88 ans.

On peut d'ailleurs se demander à quelle autonomie songeaient ceux qui ont décidé que les gicleurs n'étaient pas nécessaires pour les autonomes et les semi-autonomes.

Alors? On se dépêche de corriger ça? Des gicleurs pour tout le monde?

OK, c'est réglé. Des gicleurs pour tout le monde.

Je viens d'entendre aussi qu'une seule personne de garde la nuit dans une résidence abritant une cinquantaine de pensionnaires très âgés, ce n'est pas assez. Deux ne me semblant pas beaucoup mieux, disons trois. Quatre, tiens, pourquoi lésiner. Quatre, dont deux pompiers en uniforme.

Je sais, ce n'est pas le moment de déconner. Sauf que depuis jeudi, je n'entends parler que de gicleurs et de mesures de sécurité, et je ne suis pas si sûr que ce soit moi qui déconne.

Il y a ces images primitives, archaïques de glaçons géants. Il y a ce village momifié dans sa douleur. Il y a le froid, le vent, le fleuve. Il y a aussi, me dit-on, cette odeur organique, l'odeur de la mort.

Et il y a le refus de la mort. Le refus de la fatalité. Le refus de l'accident. C'est ce que disent toutes ces voix qui parlent de gicleurs. On va lui régler son cas à la mort: on va mettre des gicleurs partout. On va la noyer, la putain de mort. Tiens, toé.

Si j'avais chroniqué la semaine dernière pour dire qu'on devrait installer des gicleurs dans toutes les résidences de vieux, autonomes ou non, un certain nombre de lecteurs m'auraient demandé si j'avais un beau-frère dans l'industrie de la giclette, tandis qu'une majorité m'aurait accusé de céder à l'obsession sécuritaire.

Une trentaine de morts plus tard, les gicleurs n'en finissent plus de gicler à travers la province. On en parle comme d'une absolue nécessité: encore une fois, le Québec est le cancre du Canada, la province avec le moins de giclette, honte à nous.

Il y a eu à la télé cette jeune ministre qui a martelé qu'on tirerait des leçons de ce drame qui n'est pas dû, a-t-elle répété par deux fois, qui n'est pas dû à la fatalité. Nous allons prendre les mesures de sécurité qui s'imposent. Ce ne sont peut-être pas ses mots exacts, mais l'idée de son intervention était bien celle-là: la fatalité n'a rien à voir là-dedans. La cause est sécuritaire. Et notre réponse sera sécuritaire aussi.

C'était enthousiasmant de l'entendre, mais en même temps, je me disais: si seulement l'État pouvait être aussi diligent et volontaire pour relever les normes dans les résidences, pas seulement les normes de sécurité, mais aussi les normes de décence ordinaire à faire observer entre deux incendies.

Dans une chronique ancienne, j'avais avancé que dans nos contrées, l'État-prévoyance avait remplacé l'État-providence. J'avais bafouillé, quand on m'avait sommé de m'expliquer, ça me vient tout à coup, que l'État-providence établit qu'un préposé ne peut pas s'occuper de 346 bénéficiaires en même temps. L'État-prévoyance, lui, s'emploie à installer des gicleurs partout.

Si vous comprenez que je dis ici que le drame de L'Isle-Verte relève de la seule fatalité, cela voudra dire qu'une fois encore, je me suis mal expliqué. Je dis seulement que l'obsession sécuritaire nous distrait de nécessités plus... nécessaires.

Quant à Dieu, il m'arrive de regretter qu'il n'existe pas. S'il existait, j'imagine qu'il giclerait. Ça nous ferait un gicleur de plus. Yé.




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