De l'air dans le pneu

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Pierre Foglia
La Presse

Armstrong est véritablement un cas, comme on le dit en médecine d'un sujet qui présente des caractères psychologiques particuliers. Je m'en doutais mais jamais cela ne m'est apparu aussi clairement que dans la première partie de l'entrevue accordée à Mme Oprah Winfrey, jeudi soir. A-t-on affaire à un caractériel, à un sociopathe? Armstrong lui-même dit souffrir d'un «major flaw»...

Oprah: Comment avez-vous pu poursuivre en justice tous ces gens qui disaient que vous vous dopiez, alors que vous saviez très bien qu'ils disaient vrai?

Armstrong: Je me défendais. Je contrôlais, il faut toujours que je contrôle tout. Si tu viens sur mon territoire, j'attaque. C'est mon «major flaw».

On ne peut pas se contenter ici de traduire «major flaw» par «gros défaut». Petite failure dans le cerveau serait déjà plus exact, ou encore comme on dit à Houston, «obsiously a major malfunction».

Oprah: Vous avez traité Betsy Andreu, la femme de votre coéquipier Frankie Andreu de folle, de chienne et de grosse vache...

Armstrong se retenant de sourire: je n'ai jamais dit qu'elle était grosse.

On parle ici d'une femme sur laquelle Armstrong et ses avocats se sont acharnés pendant des années après qu'elle eût rapporté qu'elle se trouvait dans la chambre d'Armstrong avec son mari, quand Armstrong a confié à un médecin qu'il se dopait bien avant son cancer des testicules.

Oprah: Vous sentiez-vous mal de vous doper?

Armstrong: Non... je sais ça fait peur.

Oprah: Vous sentiez-vous coupable?

Armstrong: non. Ça fait encore plus peur!

Oprah: Aviez-vous le sentiment de tricher?

Armstrong: NON. Et ça c'est proprement effrayant. Plus loin il précisera: dans notre culture-vélo, se doper c'était comme mettre de l'air dans nos pneus.

Ce fut là un de ses rares moments de totale franchise. Pour le reste, on a eu surtout droit à des demi-vérités et à quelques mensonges assez énormes. C'est ainsi qu'il a juré ne s'être pas dopé pour les deux Tours de son retour, 2009 et 2010. Ben tiens! Comme si après en avoir gagné sept en trichant il s'était dit je vais essayer d'en gagner un huitième à l'eau claire! Pourquoi mentir là-dessus maintenant? J'imagine des histoires de prescription.

Oprah: Parlez-moi encore de la culture vélo, expliquez-moi...

Armstrong: C'est difficile de vous expliquer sans impliquer d'autres personnes et ça je ne ferai pas, je parlerai seulement ici de mes erreurs.

La ligne ainsi tirée, Armstrong ne la franchira pas une fois durant l'entrevue. L'UCI? Des gens très droits. Sur son gourou et mentor, le docteur Ferrari qui le conseillait (et le fournissait?), il bredouillera quelques mots, question suivante. Menteur mais pas délateur, on le félicitera au moins de cela.

Oprah: Selon vous, est-il possible de gagner le Tour de France sans se doper?

Armstrong: À mon avis non. Puis, réalisant qu'il est en train de dire que tous les gagnants du Tour de France (et du Tour d'Italie et du Tour d'Espagne) sont dopés, il nuancera plus loin en précisant: du moins du temps où je courais.

Ici il ment à moitié. Il joue sur la croyance populaire, sur le vieux mythe: le Tour de France est une épreuve surhumaine qu'on ne peut compléter, et à plus forte raison gagner, qu'en se dopant. Encore ce matin, j'ai entendu un collègue le répéter à la radio. C'est pas vrai!

Enfin si, c'est vrai, Armstrong n'aurait pas gagné sept Tours de France, même pas un seul sans se doper, mais pas parce que le Tour de France est surhumain, parce que l'EPO donne un tel avantage que si t'en prends pas, tu ne finis pas deuxième, tu finis 87e.

Oprah: Vous avez installé cette culture (de la dope)?

Armstrong se rebiffant mais pas trop: Hola, je n'ai pas inventé cette culture, ma faute est de n'avoir rien fait pour la changer.

Le mensonge ici est énorme: Non seulement il n'a rien fait pour changer cette culture, mais il lui a donné de solides assises, l'a raffinée, modernisée, et surtout, lui le grand boss du peloton, l'a légitimée en la défendant, en intimant aux rares coureurs propres de fermer leur gueule.

Oprah: On rapporte que vous forciez les coureurs de votre équipe à se doper, ceux qui n'obéissaient pas étaient exclus...

Armstrong, un poil impatienté: Totalement faux.

Une autre demi-vérité. Oprah, aussi bien préparée qu'elle le fût, ne comprend pas qu'il n'était pas nécessaire d'exclure, de menacer. La chose allait de soi. Ça prenait de la dope comme ça prenait de l'air dans le pneus. Même Michael Barry, notre modeste Michael Barry - qui n'a pourtant jamais fait le Tour de France du temps où il portait le maillot de l'US Postal et plus tard de la Discovery - en prenait. Pas d'EPO: pas capable de suivre. Pas capable de suivre, qu'est-ce tu fais là?

Notez l'imparfait. La chose [allait] de soi. Armstrong est d'avis que les choses ont changé.

Armstrong explique à Oprah: Depuis ma retraite (comme si cela faisait cent ans!), les choses ont beaucoup changé, les contrôles se sont multipliés, le passeport biologique empêche maintenant de tricher comme j'ai pu le faire...

Cette fois, il ment par complaisance, pour être gentil avec les autorités. Il sait très bien que les protocoles de dopages se sont raffinés plus encore que les contrôles. Que de nouvelles formes d'EPO sont apparues, notamment une EPO chinoise indétectable, et aussi l'AICAR dont on parle de plus en plus, indétectable aussi, qui brûle les graisses en renforçant les tissus musculaires par dilatation des vaisseaux sanguins... et qui fait maigrir. Allez voir le podium du dernier Tour de France, les trois ensemble ne pèsent pas 100 kilos. J'exagère.

Oprah: Quand avez-vous commencé à vous doper?

Armstrong: Vers le milieu des années 90.

Combien de fois, en 15 ans, ai-je rêvé à haute voix, seul ou avec des amis de vélo: Si seulement il parlait. Il a parlé. Et puis voilà mon vieux. Ils vont continuer à mettre de l'air dans le pneu.

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