À petits pas

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Pierre Foglia
La Presse

On n'a plus les vieux qu'on avait, disait ma collègue Louise Leduc dans La Presse d'hier. «Le culte de la performance gagne les personnes âgées, au grand dam de celles qui n'ont pas envie d'une retraite au grand galop.»

 

 

 

 

 

 

 

 

Ben là, Louise! Samedi, mettons. Samedi, il faisait 10 au-dessus. Que vouliez-vous que je fisse? Que je tricote? Que je me berce? Dix, un 12 janvier! Je suis parti à vélo, évidemment: 55 kilomètres euphoriques avec, à chaque coup de pédale, le sentiment enivrant de fourrer l'hiver jusqu'au trognon. J'ai même ôté mes gants. J'avais assez faim en arrivant à L'Oeuf! La tarte au sucre avec de la crème fouettée dessus était assez cochonne...

J'ai demandé à Normandeau, le propriétaire, si j'étais son premier cycliste de l'année. Je l'étais. Ç'a été ma seule petite fanfaronnade de la journée.

Redites-moi ça, Louise? «Au grand dam de celles qui n'ont aucune envie d'une retraite sur le grand plateau?» Moi non plus, je n'étais pas sur le grand plateau, samedi. J'ai mouliné tranquille tout le long. Ai-je dit qu'un pâle soleil diffusait une lumière presque blanche et que les champs faussement avertis du printemps se découvraient en larges cercles de terre brune? Qu'un chien de ferme m'a couru après? Un vieux, les poils du museau tout blancs. Je me suis arrêté. Il s'est approché: vieux nono, j'ai dit gentiment. Il a remué la queue.

En passant, c'est pas juste les chiens qui font ça. Essayez avec un vieux de votre entourage. Dites-lui gentiment: vieux nono. Vous allez voir, il va remuer la queue.

Pourquoi sont pas contentes que je sois allé rouler samedi, vos madames? Performance ou pas, en quoi cela peut-il bien les chagriner? Moi, je ne les empêche pas de faire la grasse matinée puis d'aller à tous petits pas jusqu'au salon de thé.

Non seulement ça ne me dérange pas qu'elles aillent à tout petits pas, mais je les applaudis même très fort de ne pas aller jouer au volleyball le mardi matin avec l'Amicale des aînés de Laval. Voyez-vous, Louise, la grande différence, chez les vieux, n'est pas entre ceux qui font de l'exercice et ceux qui n'en font pas, mais entre ceux qui font partie d'un club, d'un groupe ou d'un regroupement, d'une association, bref, entre ceux qui vieillissent en troupeau et ceux qui vont seuls (ou par deux) et qui sont bien dans leur solitude.

La différence entre les vieux n'est pas entre ceux qui vont vers la mort à petits pas et ceux qui y vont en courant, mais entre ceux qui y vont en autobus, le même autobus qui les conduit au casino, à Sainte-Anne-de-Beaupré ou au théyâtre d'été, et ceux qui y vont seuls ou presque.

Mais pour être vraiment sérieux, Louise, je vous dirais qu'il y a deux sortes de vieux: ceux qui sont malades et ceux qui ne le sont pas. Les autres différences ne sont pas très importantes.

En passant, vous direz à votre sociologue, celui qui vous parle «du déni de la mort», qu'on est pas mal tannés de l'entendre, celle-là. Les vieux ne nient pas la mort, ils y pensent tout le temps, ils n'ont rien d'autre à faire.

Et non, à 72 ans, je ne fais pas de vélo pour la repousser. Je fais du vélo pour ne pas trop me faire chier en l'attendant.

LE LYRISME - Avant que Rebelle soit retenu pour les Oscars, j'écrivais dans une récente chronique: j'ai eu de la misère, mais c'est loin d'être nul.

C'est un peu court, m'a-t-on reproché. Puisque ça vous prend un discours, je vais vous le dire: ce avec quoi j'ai eu de la misère dans Rebelle, c'est la poésie. La poésie m'énerve quand elle surgit dans une oeuvre comme une fabrication, un «traitement», un point de vue: attention, ici, poésie. C'est rarement de la poésie, c'est du lyrisme, et le lyrisme, ça m'épuise, j'en suis tout de suite fatigué. Et aussi, quand surgit le lyrisme - que ce soit dans un film, une chronique, une chanson, un livre - se produit chez moi un curieux phénomène acoustique: j'entends dans ma tête comme un camion de pompiers qui arrive à toute vitesse, pin-pon, pin-pon, ce qui a pour résultat de me distraire grandement de l'oeuvre, ce qui est un peu embêtant pour l'oeuvre.

Il y a de nombreuses exceptions. Je pense au meilleur Christian Bobin. Quoique le pire Bobin, en faisant surgir la poésie de... la poésie, me fait parfois entendre mille camions de pompiers en même temps. Ceci, par exemple: «J'attends d'un poème qu'il me tranche la gorge et me ressuscite.»(1)

Voilà pour la misère. Mais j'ai ajouté aussi: «loin d'être nul». Comme on disait quand j'étais petit, Rebelle est un bon petit film «d'art et d'essai». Cela a d'ailleurs soulevé un minidébat amusant comme tout: pourquoi, d'après vous, ont demandé des journalistes à l'homme de la rue et à son épouse, pourquoi le cinéma québécois qui s'en va nulle part s'en va néanmoins aux Oscars?

Ah.

COMMUNICATION - J'arrivais à La Presse l'autre midi, une dame m'interpelle dans la rue: ah-ah, monsieur Foglia, vous avez un blogue, maintenant?

Comment ça, un blogue?

Effectivement, je ne m'étais pas avisé que, depuis quelques semaines, sur le Net, vous pouvez laisser un commentaire à la fin de cette chronique, commentaire auquel j'aurais pu faire écho, auquel d'autres lecteurs répondaient en se relançant, mais sans moi puisque je n'étais pas au courant. Anyway, c'est pas mon truc. J'ai de belles qualités, mais je ne suis pas du tout interactif. Vous n'imaginez pas à quel point je ne suis pas interactif. J'ai donc fait retirer la fonction commentaire. Si vous avez quelque chose à me dire, envoyez-moi un courriel à pfoglia@lapresse.ca. Des fois, je réponds.

1. Bobin, Un assassin blanc comme neige, p. 59. Gallimard, 2011.

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