La violence des casseroles

Pierre Foglia
La Presse

Quand vous lancez des pierres, ça les rassure, ils disent, voyez, faut bien qu'on passe des lois spéciales.

Mais quand vous jouez de la casserole, ils ont peur.

Il y a cet ami et collègue de Rosemont, pas particulièrement contre l'augmentation des droits de scolarité, qui s'en est allé rejoindre 2000 personnes au coin de sa rue avec sa petite fille de 4 ans et son fils de deux ans et demi, bang, bang la casserole. Il y a cette fille à la une du Devoir vendredi matin, celle avec une poêle à frire à la main, hé, mais je la connais! Salut Christine! Moi qui ne connais personne, si je commence à reconnaître des gens à la une du Devoir, c'est que tout le monde est dans la rue ou y sera bientôt.

J'appelle une de mes deux petites-filles, grand-papa, j'ai pas le temps de te parler, on s'en va jouer de la casserole au coin de la rue.

Attendez-moi, j'arrive.

Maisonneuve, brave monsieur Maisonneuve, s'inquiétait vendredi midi: oui, mais si toutes ces manifestations allaient perturber les festivals, nos chers festivals?

Je comprendrais la chambre de commerce de s'inquiéter pour le congrès mondial des denturologistes, mais le Festival de jazz, calvaire, le jazz qui n'est pas précisément une musique de chambre de commerce, le jazz ne pourrait pas s'accommoder d'un concert de casseroles?

Oui, mais les touristes? Quoi, les touristes? D'abord qu'est-ce qu'ils viennent foutre à Montréal? Y'a rien à voir. Qu'ils aillent donc à Québec, c'est plein de trucs pour les touristes. C'est facile, pour voir des trucs, ils vont à Québec, pour voir des gens, ils se trouvent une vieille casserole et restent à Montréal.

Ne croyez pas les flics ni les politiques quand ils dénoncent la violence des casseurs. Elle justifie la leur, elle justifie leur épouvantable paternalisme, elle les justifie de faire ce qu'ils font le mieux dans la vie: garder l'ordre. Les anarchistes? Les casseurs? Sont infiltrés à l'os. Fichés. Ne croyez pas les politiques quand ils disent qu'ils ne veulent pas empêcher les gentils étudiants et les honnêtes citoyens de manifester. C'est précisément ce qu'ils veulent faire.

La violence qu'ils redoutent vraiment est celle, domestique, des casseroles.

Au début, il y a trois mois, j'étais indifférent à cette histoire de hausse des droits de scolarité. Puis je suis tombé en amour avec les trois leaders étudiants, surtout la fille, puis il y a eu la fumée dans le métro et Victo, le discours sur la violence qui m'a fait tellement chier parce qu'il faisait tellement l'affaire du pouvoir. Et voilà l'embellie, les casseroles.

Chérie, est-ce qu'on a des vieilles casseroles?

On a juste des vieilles casseroles.

Mais une qu'on pourrait taper dessus?

Dans une récente chronique, je vous disais de relire 1984 d'Orwell. Je ne m'attendais pas à ce que vous le fassiez, je vous connais, allez, vous préférez lire les éditoriaux de mon journal et grimper dans les rideaux d'où vous m'envoyez un courriel courroucé: ça fait 30 ans que je te lis, j'te lirai plus, je me désabonne de ton putain de journal, avec un petit coup de patte pour finir: de toute façon, toi aussi, tu t'en viens plate.

Ça se peut. Ce qui me trouble cependant, c'est que l'autre jour j'ai écrit une des chroniques les plus violentes et les plus désespérées de ma vie et vous avez été nombreux à m'écrire: es-tu décroché au point, en ces temps troublés, de nous parler de tes chats?

Mes chats? Je suis allé me relire: vous avez raison, j'y parle de mes chats dans le premier paragraphe. Je vous félicite de vous être rendus jusque-là.

Ce qu'il y a de plus freakant dans 1984, c'est que ce livre phare écrit vers la fin des années 40 par un type de droite pour dénoncer le socialisme naissant en Angleterre (et triomphant en URSS), ce qu'il y a de freakant, c'est qu'aujourd'hui, ce livre semble avoir été écrit par un type de gauche pour dénoncer le système actuel.

Dans 1984, les livres sont plus ou moins interdits. Aujourd'hui le problème est réglé, pas la peine de les interdire: les gens n'ont plus vraiment envie de lire, de toute façon, ils savent de moins en moins lire, même le journal.

Il y avait l'autre jour dans mon journal un jeune artiste, je me souviens plus dans quel domaine, il doit chanter, ou peut-être bien faire des farces, anyway, face poupine de bébé lala, la mi-vingtaine, question de ma collègue: dans quel roman aimerais-tu vivre? Réponse: Je ne suis pas très livre, le premier que j'ai lu, c'était à l'école primaire... c'est aussi un des derniers. Je suis tellement dans ma bulle que, côté livres, je suis plus ou moins bon.

Il a 24 ans, il a lu un livre. Et c'est pareil ailleurs. Jean Daniel, éditorialiste du Nouvel Obs, raconte une rencontre avec une aspirante journaliste qui lui disait sa passion pour le Chili...

Vous connaissez Pablo Neruda?

Non, répond la fille.

Et Gabriela Mistral (Prix Nobel elle aussi comme Neruda)?

Non plus. Mais qu'est-ce que ça peut bien faire? se défend-elle.

C'est très simple, l'âme des peuples n'a été décrite que par les écrivains.

Amir m'a envoyé un poème, lis ça, m'intime-t-il, elle s'appelle Ouanessa Younsi, Québécoise d'origine algérienne, une toute jeune psychiatre... en passant, je te rappelle que j'habite à 20 minutes à pied de La Presse, on ne parlera pas de tes patrons, promis, mais permets-moi de te dire qu'ils sont très énervés ces jours-ci. Ce doit être à cause de l'agitation du monde. Agitation! Quel beau mot. Tu ne trouves pas?

Si, Amir, je trouve.

Extrait du poème de la psy:

Nous marchons sachant pourtant que nos affiches, nos slogans, ne changeront pas le monde et cela nous déçoit. Nous marchons malgré tout et des kilomètres de rivages avancent vers nous... la rue est une rivière et nous débordons... Nous revenons de beaucoup. Nous revenons de longtemps.

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