Dans la cour des malchanceux

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Pierre Foglia
La Presse

Petit rappel d'un thème déjà exploré. L'expression pas dans ma cour est adressée comme un reproche aux chialeux pour leur faire la morale du progrès: vous voulez bien profiter du progrès et de la richesse qu'il crée, mais vous ne voulez pas en partager les inconvénients dans votre cour: pollution, bruits, déchets. Mauvais citoyens, va!

Dans la réalité, ces gens qui dénoncent ce qu'ils appellent pompeusement le syndrome du pas-dans-ma-cour n'ont pas de cour eux-mêmes. Ou, quand ils en ont une, en jouissent pleinement sans aucune menace de pollution à l'horizon.

Dans la réalité, l'enfer dans la cour des gens n'est pas du tout affaire de partage équitable des inconvénients du progrès, il est affaire de hasard, de malchance. Une malchance dont la société se contrecrisse parce que, justement, c'est pas dans sa cour.

Qu'est-ce qu'ils ont à nous faire chier, les gens de Saint-Hubert? Qu'avaient-ils à aller habiter près d'un aéroport s'ils n'aiment pas le bruit des avions?

Je suis allé à Saint-Hubert cette semaine, dans ce quartier séparé de l'aéroport par la 116, disons le triangle formé par le boulevard Cousineau, la 116 et la montée Saint-Hubert au sud.

On est dans la plus paisible des banlieues, pas cossue comme Saint-Lambert mais presque, ombragée, de jolies maisons avec des jardins, parfois des piscines, des patios, cela respire le calme.

Je veux dire: cela respirerait le calme si le ciel n'était pas plein de tondeuses à gazon volantes qui se suivent à la queue leu leu.

Toutes les 37 secondes, je l'ai chronométré. Toutes les 37 secondes, dans ce coin de ciel du Vieux-Saint-Hubert où pointe la flèche de l'église du même saint(1), passe une tondeuse à gazon avec des ailes. Un petit avion qui fait exactement le bruit d'une tondeuse à gazon qui pétaraderait sous votre fenêtre. Le vrombissement s'éloigne, n'est plus qu'un ronron... C'est alors qu'arrive déjà une autre tondeuse à gazon - il s'est écoulé 37 secondes -, puis encore une autre, puis encore une autre, puis...

Je suis mal tombé? Certains jours, c'est aux 25 secondes. Des fois à la minute. Des fois au trois minutes. Cela commence à 7 h le matin, cela va jusqu'à 11 h le soir, tous les jours, le samedi et le dimanche aussi. (Seulement jusqu'à 18 h le samedi et le dimanche. De quoi se plaignent-ils, je vous le demande?) Aux 37 secondes, une tondeuse à gazon passait au-dessus du salon des gens chez qui j'étais. Les fenêtres étaient fermées. La dame était au téléphone avec sa fille. Hein? Qu'est-ce tu dis?

Tu deviens fou.

Et comme tout le monde s'en fout, tu deviens encore plus fou.

Les journaux en parlent un peu, et là, un tata qui habite à Charlemagne envoie une opinion aux journaux: ces gens-là ne savaient donc pas ce qui les attendait en allant habiter près d'un aéroport?

La dame dont je vous parle habite près du parc Perras depuis 30 ans. Elle supportait parfaitement bien les inconvénients d'être à moins de 400 m d'un aéroport. Elle supportait même avec philosophie les essais des avions de Pratt&Whitney.

C'est en 2006 que cela s'est gâté, et en 2008 que sa vie a basculé, quand quatre écoles de pilotage, dont deux très grosses qui forment des pilotes chinois, coréens, européens, ont pratiquement vampirisé l'aéroport de Saint-Hubert.

Comment apprend-on à piloter? Essentiellement en décollant et en atterrissant. Alors l'élève décolle, fait une boucle de 5 à 10 minutes au-dessus du Vieux-Saint-Hubert, atterrit, redécolle, réatterrit. Il y a parfois jusqu'à 10 avions en même temps dans cette même petite boucle de 5 à 10 minutes.

La dame dont je vous parle travaille à Brossard, revient chez elle vers 5 h et... rage. Parfois elle pleure. Elle ne va pas dans sa cour. N'invite jamais personne. Comme 400 autres désespérés, elle va parfois prendre la parole aux assemblées du conseil municipal, elle va entendre la mairesse de Longueuil dire son impuissance. La Ville n'a aucun pouvoir. L'aéroport a été cédé par Transports Canada à une entreprise privée dont les vaches à lait sont devenues ces écoles de pilotage.

À la suite des plaintes des riverains, des rapports - rapport Dessau remis en octobre dernier, rapport Flanagan en mars - suggèrent des modifications qui ne sont toujours pas effectives.

Mais ce n'est pas du fond du dossier dont je veux traiter. C'est du fond de l'air.

On a le coeur grand comme ça, au Canada, c'est vrai, mais pour le faire vibrer, ça prend un tremblement de terre, un tsunami. On est présents pour les grand malheurs. Pour les plus petits, dont nous sommes pourtant responsables comme collectivité, et qu'on pourrait régler si on le voulait vraiment, bof. On regarde ailleurs. Les malchanceux peuvent bien crever de rage dans leur cour, devenir fous d'accablement, de dépossession - c'est ce qu'ils ressentent le plus: la dépossession. De leur espace, évidemment.

Rappelons que je parle de 700 décollages par jour. Sept cents fois par jour, une tondeuse à gazon passe dans le ciel au-dessus de votre maison. Je n'y peux rien, dit la mairesse. Ce n'est plus de mon ressort, se défile le fédéral. La dame qui dirige la plus grande des écoles de pilotage est allée dire lors d'une audience publique l'autre jour qu'elle n'a pas d'objection à quelques aménagements pour satisfaire les riverains...

Par exemple, madame?

Par exemple le 24 juin, elle pourrait - notez le conditionnel - elle pourrait s'entendre avec les autres écoles pour que la journée de cours finisse plus tôt. Comme ça, les gens pourront faire un barbecue pour la Saint-Jean. Plus fine que ça, tu poses ton Cessna dans le temps des Fêtes dans le parking voisin du Costco déguisée en mère Noël.

Si elle me lit en ce moment, elle ne comprend pas que je suis en train de lui dire que, plus odieux que de faire du bruit, il y a de proposer de ne pas en faire pendant quelques heures.

Dans la même idée, cette question à laquelle vous allez vous empresser de répondre, j'en suis sûr: le pire est-il le bruit ou bien le silence de ceux qui ne l'entendent pas?

(1) L'illumination de la croix qui surmonte la flèche est payée par l'aéroport de Saint-Hubert...




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