Notes éducatives

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Pierre Foglia
La Presse

On a parlé toute la semaine de cette enfant, Lucie, 7 ans, atteinte de paralysie cérébrale, intégrée l'automne dernier dans la classe régulière d'une maternelle de la CSDM. On vient de s'apercevoir -huit mois plus tard- que cela n'avait aucun sens. On va donc l'envoyer dans une école spécialisée pour enfants handicapés.

La maman n'est pas contente. On l'a entendue à la télé dire que sa fille a le droit d'aller à l'école de son quartier, que c'est là, dans une classe régulière, au contact d'enfants normaux, que sa fille se développera le mieux.

Les autorités scolaires, par la voix de la présidente de la CSDM, disent au contraire que tant sur le plan de la socialisation que sur le plan de l'organisation des fonctions de base, il n'y a eu aucun progrès en huit mois. «Fonctions de base» ? On a peur de demander. Ce qui est certain c'est qu'on n'entend nullement, ici, des fonctions scolaires, comme lire ou écrire.

L'expérience a démontré que l'école régulière a atteint ses limites et qu'elle ne peut se substituer à une école spécialisée, a résumé la présidente de la CSDM.

Toute la semaine les autorités scolaires, les médias, les ceci-cela de l'éducation spécialisée se sont vertueusement félicités d'avoir tout tenté. La petite fille clouée dans une sorte de chaise-lit était flanquée de deux techniciennes en adaptation spécialisée, on avait bien entendu mobilisé l'enseignante et toute l'école qui avait fait de cette intégration son projet. Donc on se félicite.

Puis les mêmes, les spécialistes surtout, de s'interroger très frileusement: se pourrait-il qu'il y ait une limite à l'intégration d'enfants lourdement handicapés? Réponse d'un prof du département d'éducation spécialisée de l'UQAM: Voui, admet-il du bout des lèvres. Il y a une limite. Et puis les autres enfants - les normaux - ont aussi des droits.

Merci professeur, on était en train de les oublier. Mais pourquoi frileusement, pourquoi du bout des lèvres? Pourquoi? Parce qu'il ne faudrait pas que cet échec nous ramène aux ghettos d'avant. Les ghettos d'avant? Mais oui, quand les élèves qui dérangeaient le moindrement ou qui ne suivaient pas - étaient regroupés dans des classes spéciales, dans des «programmes courts», disait-on.

Au fond, tout au fond, pour les experts surtout, l'échec de l'intégration de la petite Lucie est celui du système, pas celui de l'intégration scolaire, même pas l'échec du principe de l'intégration à tout prix comme il semble que ce soit le cas ici. Pour le milieu il n'y a pas à s'interroger sur le principe même de l'intégration. Qu'on se donne les ressources, qu'on y mettre le prix et hop là mon vieux, bienvenue à tous dans le meilleur des mondes éducatifs.

Pour moi l'histoire de la petite Lucie, lourdement handicapée, déraisonnablement incorporée à une classe normale pendant huit mois, pour moi, cette histoire nous donne une très claire radiographie du monde actuel de l'éducation.

Qu'on y regarde bien. L'idée du projet intégrationniste est à double sens. Intégrer le handicapé, oui, mais surtout éveiller la majorité, ouvrir la normalité à la différence, à l'autre. Le handicapé devient un élément du projet éducatif, il instruit, il sensibilise la majorité normale. En réalité, il sacralise le nouveau projet éducatif.

L'histoire de la petite Lucie nous dit exactement ce qu'est l'école d'aujourd'hui. Je vous rappelle ce qu'elle était hier: un lieu de transmission de savoirs. Aujourd'hui, un lieu où l'on apprend à vivre.

Je vous entends d'ici: quel magnifique progrès. Je ne suis pas sûr de cela du tout. On est passé d'un projet éducatif à une idéologie. On est passé d'un lieu d'étude de la vie (avec le recul nécessaire pour en faire la critique) à un lieu d'expérimentation de la vie, qui mène à... l'utilitaire.

Comme chaque fois que je reviens sur le sujet, ce qui m'agace le plus, c'est qu'on ne nous a jamais demandé notre avis, à nous, les gens, les parents, les grands-parents. Les parents sont mobilisés bien sûr, mais comme petits soldats, engagez-vous et ne vous avisez surtout pas de ne pas avoir le bon pas.

Ce qui m'agace, c'est l'arrogante légitimité que tirent les experts de leur science de l'éducation. Vous avez vu la petite Lucie à la télé? C'est par leur science que cette enfant s'est retrouvée dans une classe normale. Et il a fallu huit à mois à ces scientifiques pour admettre que cela n'avait aucun sens.

Ce qui m'agace, c'est que j'ai de plus en plus le sentiment que les deux projets éducatifs, le pédagogique et le magistral, pourraient très bien être concurremment offerts à la population à travers deux écoles publiques, si on ne le fait pas c'est seulement parce que les experts savent ce qui est «bon pour le peuple»: on est bien devant une idéologie.

J'ai enseigné pendant dix ans. C'était à l'université, ce qui est très différent de la maternelle, encore que parfois... C'était aussi à l'UQAM, qui laissait à l'époque une grande liberté à ses profs de mener leur classe à leur guise. J'en parle pour dire que, instinctivement, pour optimiser au maximum mon cours, j'allais dans le sens exactement contraire de l'intégration: dans les deux premiers cours, je m'arrangeais pour décourager un maximum d'élèves. Je commençais par annoncer que tout le monde aurait B. Même ceux qui ne viendraient pas au cours. Drette là, j'en perdais six ou sept qui se disaient pourquoi je me ferais chier, j'aurai B de toute façon. Puis, après les premiers exercices, je coupais la tête et la queue. J'allais voir les bols: vous n'apprendrez rien, vous savez déjà tout ça. J'allais voir les nuls: vous n'êtes pas de niveau, c'est un cours d'écriture et vous partez de beaucoup trop loin, avez-vous songé à faire de la radio?

Très vite, sur 40, m'en restait 22, 23. Je donnais à ceux-là pendant trois mois tout ce que j'avais, tout ce que je pouvais. Je ne me souviens pas qu'ils se soient plaints. Les 17 autres? Je ne sais pas. M'en crisse. Peut-être qu'ils font de la radio. Peut-être aussi qu'ils travaillent au ministère de l'Éducation.

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