Une grande dame

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Pierre Foglia
La Presse

Je venais juste de descendre de vélo, la nouvelle s'est frayé un chemin à travers ma fatigue.

Quoi? Qu'est-ce que tu dis?

Madame Kayler est morte.

Ben voyons, elle n'était pas malade.

 

Elle est morte dans son sommeil.

J'ai eu un grand sourire. Quand quelqu'un meurt dans son sommeil, quelqu'un de vieux bien sûr, elle avait 81 ans, je l'entends comme une bonne nouvelle. Comme une chaude journée en février, volée à l'hiver, comme un doigt d'honneur à la mort.

Sa fille Isabelle, médecin à Sherbrooke, m'a raconté. Maman est venue nous voir comme elle le faisait régulièrement, en autobus. Elle est arrivée de Montréal le samedi, je suis allée la reconduire au terminus lundi matin, elle avait une semaine chargée, une conférence à préparer, d'autres trucs. Mardi, ma soeur Marie-France qui est à Montréal l'a appelée, pas de réponse. Elle s'est dit bof, le téléphone est peut-être en dérangement. Maman n'était pas malade, enfin rien de préoccupant. Le mercredi, pas de réponse non plus. Ma soeur y est allée, elle l'a trouvée dans son lit, paisible, les couvertures remontées jusqu'au menton. Morte dans son sommeil.

C'est drôle, me raconte sa fille, ce dernier samedi elle s'était acheté une cuisinière à vitrocéramique, me disant tu te rends compte, Isabelle, j'aurai connu ça: la vitrocéramique! Elle ne cuisinait pas, elle «se faisait à manger», comme elle aimait à le préciser.

Quand je suis arrivé à La Presse, elle y était déjà depuis 10 ans. Je ne l'ai pas baptisée vieille chose culinaire pour rien. J'ai été brièvement son boss aux pages féminines - eh oui, j'ai été boss des pages féminines, vous souriez? Elle aussi, ça l'a fait sourire, mais plus tard, après, pendant que ça a duré, elle ne m'a pas trouvé très drôle, elle vous dirait que j'ai été le plus nuls de tous les boss qu'elle a connus, et elle en a connu des incroyablement nuls. Vous avez été le pire, aimait-elle se souvenir avec ce sourire très doux qui est aussi celui du crocodile. Elle pouvait être très crocodile, Mme Kayler.

On se rappelle la critique, son incroyable notoriété - les restaurateurs appelaient à La Presse le lundi pour savoir de quel resto elle parlerait dans sa chronique du samedi, si jamais c'était le leur, ils se dépêchaient d'engager du personnel pour répondre à la demande. Tout le monde témoigne aujourd'hui de sa rigueur, si bien que les plus jeunes qui ne l'ont pas lue s'imaginent une dame autoritaire et tranchante. Tout au contraire. Toutes les nuances. Parfois même précautionneuse. Chère vieille chose culinaire, quand vous commenciez à parler longuement du décor, cela n'annonçait rien de bon aux cuisines, et quand vous ajoutiez que les toilettes étaient irréprochables, alors là... je ne suis jamais allé dîner dans un resto dont vous avez dit que les toilettes étaient irréprochables.

Je me rappelle aussi comme elle en avait assez à la fin de la critique ponctuelle, comme elle était allumée par des projets plus vastes, par les grands courants dans l'alimentation, par sa Fondation pour aider des étudiants de l'ITHQ, etc.

Peu de temps après qu'elle eut quitté La Presse, dans une salle d'attente, j'étais tombé sur son portrait pleine page dans une revue d'hôtellerie, belle, mais belle, je n'en étais pas revenu. Je l'avais appelée: mère Kayler, je vous l'ai souvent dit, il me fait plaisir de vous le redire: vous êtes magnifique.

À 40 ans, c'était Anouk Aimée dans Lola. Un port, une classe, un charme, j'allais dire fou, mais non: sage. Et qui décourageait la vulgarité ou au contraire l'excitait, c'est selon. Vous devinez mon parti, je lui débitais des horreurs qu'elle recevait comme un hommage, c'en était un évidemment. Des fois, elle commentait ma chronique avec un étonnement un rien douloureux: «Vous écrivez n'importe quoi, hein? Et ça marche, c'est bien cela le pire: ça marche. Si je faisais la même chose, je me ferais virer!»

Vous ne pourriez pas faire la même chose. Vous êtes une dame. Et empêchement majeur: une grande dame.

Je reviens à sa beauté de vieille qui a atteint à l'extraordinaire dans les 15 dernières années de sa vie, ses rides, ses plis de chaque côté de la bouche, ce grain de beauté sous le menton, ses poches sous les yeux, et ce charme inoxydable, cette classe intacte, ce port incroyable... elle était la réponse à la commune et obscène entreprise de ravalement qui peuple cette époque de tant de pétasses septuagénaires.

Je vais garder deux souvenirs de Françoise, sa beauté de vieille, et le fou rire que nous avons eu la dernière fois que nous nous sommes parlé. Déjà deux ans, je l'avais rapporté à l'époque, elle m'informait qu'elle avait maintenant un blogue, un blogue! Mais enfin, Françoise, et ça marche?

Pas vraiment!

Vous dites quoi dedans?

Je viens d'y annoncer que 2008 sera l'Année internationale de la pomme de terre!

Fouille-moi pourquoi j'ai ri aux larmes. Pensez-y, Françoise, l'Année internationale de la pomme de terre, la Journée de la femme, la semaine des caisses Desjardins, quelle époque extraordinaire nous aurons vécue.

Allez, je vous embrasse une dernière fois. Je me demande même si ce n'est pas la première.

 




À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer