La flamme

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Pierre Foglia
La Presse

(Vancouver) Je vous ai raconté qu'on m'avait demandé de porter la flamme des Jeux de Vancouver. Un monsieur m'avait téléphoné directement de Lausanne pour me proposer d'être un des porteurs entre Mont-Tremblant et Montréal. J'avais refusé en affichant le même léger agacement que Jean-Paul Sartre quand il avait refusé le Nobel. Franchement, ai-je une tête à porter un flambeau?

Je pensais à ça très tôt hier matin quand je suis arrivé à ma station de métro encore fermée. J'étais invité à déjeuner chez Robin et Carline, des gens de Trois-Rivières. « La flamme passe sous notre balcon à 7h12, faut pas manquer ça », me disait Robin dans son petit mot.

Non, monsieur, je ne manquerai pas ça. Je ne voulais pas manquer non plus les crêpes promises. C'était loin dans l'Est, Port Moody à la limite de Coquitlam ou le contraire.

Il pleuvait fort. Les gens étaient tout de même sortis de chez eux avec leur parapluie. Les enfants avaient des décalques de drapeaux canadiens sur les joues, une foule bigarrée, Indiens, Chinois, Coréens, un policier sikh en turban faisait le trafic, quand Robin a dit à ses voisins qu'à Trois-Rivières il habite une rue où tout le monde est blanc et catholique (sauf sa femme qui est haïtienne). Les gens ne le croyaient pas.

La foule a applaudi frénétiquement la fille en blanc qui portait la flamme. Go-go Canada. Il était 7h du matin, il pleuvait, heureux Canada qui se réveille patriotique et content d'être canadien dès potron-minet. Il va être de plus en plus difficile à ces Jeux de tirer la ligne entre go-go Canada et l'équipe-nation. La télé, les journaux n'arrêtent pas d'exacerber le sentiment national, est-ce bien nécessaire ? Au risque de me faire retirer mon passeport alors que les Jeux ne sont même pas commencés, puis-je rappeler qu'il s'agit ici de gagner la médaille d'or au skeleton et qu'il y a peut-être quelque ridicule à se féliciter d'être canadien parce qu'un Canadien va peut-être gagner la médaille d'or au skeleton?

Bon, mes hôtes. Lui est ingénieur papetier chez Kruger. Elle, Haïtienne de Nicolet, est institutrice mais, pour le moment, à la maison avec ses quatre filles café au lait, Marguerite, Marie, Alice, Carli. Des gamines bien excitées à l'idée d'aller aux Jeux, elles iront au surf des neiges, c'était le moins cher, billet à 35 $ et 15 $ pour l'autocar pour se rendre à Cypress. En plus, les parents iront au hockey féminin, Canada-Suède, la revanche de la finale de Turin. 50$ le billet.

Sont ici depuis deux ans. Le paradis. Ne s'ennuient pas du froid, mais s'ennuient beaucoup des garderies à 7$, des hypothèques raisonnables, des universités subventionnées, du transport scolaire. À Vancouver, pas d'autobus scolaire, il faut laisser les enfants à un service de garde qui les mènera et les récupérera... 1000$ par mois. Le paradis, mais vont quand même retourner à Trois-Rivières cet été.

Bon, les crêpes, on est passés à ça d'un désastre. Je les mange saupoudrées de sucre blanc. Ils n'avaient pas de sucre. Je les soupçonne de penser que ce n'est pas bon pour la santé. Ce qui est complètement faux. J'ai été élevé au sucre blanc, on le raffinait nous-mêmes, avec nos propres betteraves à sucre. Ben non, c'est pas vrai, c'est juste parce que je n'ai plus rien à dire sur la flamme olympique.

Ah si, quand même un petit truc : avez-vous noté la forme de la torche? Vous ne trouvez pas qu'elle ressemble à un joint mal roulé ? Mes premiers étaient croches exactement comme ça.

CE SERA NANCY - Aujourd'hui, pour le dernier parcours de la torche, que des vedettes. Schwarzenegger, par exemple. De nombreux Vancouvérois se demandent bien ce que le gouverneur de la Californie vient faire ici. Des joueurs de hockey, Julie Payette, le papa de Terry Fox, Steve Nash - le garde vedette des Suns de Phoenix (NBA) qui vient de Victoria, très aimé à Vancouver où il commandite des camps de basket pour les jeunes. On attend des manifestants aussi, surtout quand la flamme passera dans le Downtown Eastside. La grande question : qui ? Qui allumera la flamme au stade ce soir ? Ce sera Nancy Greene, à mon avis. Enfant chérie de Vancouver, médaille d'or du slalom géant en 1968 et argent en slalom la même année, accueillie par 100 000 personnes à son retour de Grenoble, une bien belle madame, la Clara Hughes du temps.

C'est pas pour me vanter, mais j'ai une grande photo à la maison de Nancy Greene et moi dans une voiture décapotable, sur le mont Royal, on est assis en arrière, on a l'air de jeunes mariés, mais on partait pas en voyage de noces ni rien. On suivait une course de bicyk sur le mont Royal. Des fois je montre la photo à des gens : tu sais c'est qui, la dame ? Les gens ne savent jamais. Si elle fait pareil, les gens ne doivent pas savoir non plus pour moi.

SAUVETAGE - Le papa de la dame haïtienne, la dame aux crêpes, a survécu au tremblement de terre de Port-au-Prince. Pas sa maison, qui a été lézardée par la seconde secousse. Il vit dans sa cour avec des voisins. Parmi eux, une jeune fille de 14 ans que mon hôtesse de ce matin essaie de faire venir à Vancouver. Et ça va marcher ! Restait à obtenir l'autorisation de la directrice de l'école, elle vient de la donner.

L'ENFLURE - Le discours, la langue vernaculaire olympique, je prends des notes. Ceci, par exemple : Ils carburent à la passion et au rêve pour être les meilleurs au monde / un chemin qui demande endurance et sacrifice / ils possèdent grâce et persévérance, ils comblent nos coeurs, ce sont les auteurs de conquêtes olympiques inoubliables... les auteurs d'efforts héroïques qui figent l'imaginaire...

Ah ça, pour être figé, il est figé solide, votre imaginaire. Figé comme la gelée rose qui tremblote autour des pâtés de viande ou des terrines. Une terrine de lapin, mettons. L'olympisme, c'est de plus en plus de gelée, de moins en moins de lapin.

LA STATUE - Vous avez compris que j'étais à ces Jeux en touriste. Mais aussi, vous allez rire, un peu comme attraction touristique moi-même. Je viens juste de m'en apercevoir. Je suis pas mal nono pour ces trucs-là. Les gens qui m'invitent - à ma demande - sont hyper fins et me sont très utiles, je les remercie, mais tout d'un coup ils appellent leurs amis au Québec : devine qui c'est qui est en train de manger des crêpes avec nous ! J'entends la voix dans le récepteur : non, c'est pas vrai.

Je me sens comme ma propre statue, mais au lieu d'être dans un parc avec des oiseaux qui me chient dessus, je suis dans la rue, il est 7h du matin, il pleut et j'attends la flamme olympique.

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