Des asperges en novembre

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Pierre Foglia
La Presse

Revoici le temps des guignolées. Le Bien va se donner en spectacle au coin de la rue où il propose des encans, des courses à obstacles, des rencontres, des concerts.

Pourquoi parlez-vous du Bien comme d'un mal incurable, M. le chroniqueur? Probablement parce que je suis vieux.

Lorsque j'étais enfant, le Bien se faisait discrètement.

On faisait l'amour à son prochain comme on le faisait à son épouse, sans gymnastique particulière, à la missionnaire si j'ose dire, et surtout sans en parler sur la place publique. On faisait l'amour à son prochain pour les mêmes diverses raisons qu'aujourd'hui. Le plaisir de faire plaisir à l'autre date de

 

bien avant les guignolées ; sauf qu'en ces autres temps dont je parle, il s'accompagnait d'une grande pudeur.

Pas qu'on en fût honteux, mais on ne perdait pas de vue qu'on tirait ce plaisir de la noire misère.

Autre différence majeure : en ces temps-là, en faisant l'amour à son prochain, on ne croyait pas, comme aujourd'hui, faire la guerre à la pauvreté.

La guerre à la pauvreté, on la menait sur le terrain politique. On la menait à travers des mesures sociales, des combats, en tout cas une pensée, un ressort moral. Vous pouvez appeler ça du socialisme si vous voulez.

Vous me suivez? Alors vous connaissez la suite. Depuis 25 ans, les gouvernements, à l'incitation des nouveaux maîtres de l'économie, ont réduit à presque rien les protections sociales. Les gouvernements ont fait en sorte que

la justice soit remplacée par des guignolées.

Un Bien incurable. Incurable en cela que la société, au lieu d'en guérir, en crève tout doucement.

Mardi dernier, je suis passé par la Petite Maison de Pointe-Calumet, un organisme communautaire qui fait aussi comptoir alimentaire. Je suis arrivé après la distribution des boîtes de nourriture. Il en restait une dizaine.

Vous en avez trop, madame?

Au contraire, m'a expliqué Diane Grenier, maîtresse des lieux. Ces boîtes-là sont destinées à une toute nouvelle clientèle de pauvres : des gens qui travaillent. Ils viendront les chercher ce soir, après leur travail, justement.

Le Bien incurable. Incurable parce que tu ne peux même pas te battre contre, le dénoncer. Y'a rien à faire sauf dire merci. Merci

IGA, Metro, Loblaws, Super C. Merci, c'est gentil à vous de donner du lait, des oeufs, du pain, des tranches de poulet pressé pour mettre dans le lunch des enfants.

Le même jour, dans un autre comptoir alimentaire, celui-là au sous-sol de l'église de Deux-Montagnes , j'ai relevé le contenu d'une boîte destinée à une famille de quatre personnes: un litre de lait; du pain ; un céleri; un concombre; sept patates; des asperges. Quoi ? Des asperges ! J'ai sorti la botte du sac : jaunies, fibreuses, rien à faire avec, même pas de la soupe.

Je comprends que les épiceries refilent aux comptoirs alimentaires leurs produits défraîchis; je comprends la tarte au sucre «passée date « qui était aussi dans la boîte, mais me semble qu'il y a quelque chose de doublement injurieux dans un déchet de luxe: le déchet et le luxe. D'où cette autre définition du Bien: des asperges en novembre.

Dans la même boîte encore : des petits piments mexicains très forts appelés jalapeños, deux grands pots de vinaigrette et un autre de mayonnaise. Pour mettre sur quoi, dites-moi?

D'où cette autre définition du Bien: des condiments sur rien.

*****

Je m'étais rendu à Deux-Montagnes à l'invitation du curé Donald Tremblay, qui voulait me montrer une maison. Une maison, oui.

Il y a un an, le curé a pris la direction de la première section francophone d'Habitat pour l'humanité, cette ONG fondée par l 'ancien président américain Jimmy Carter. L'idée, c'est de construire des maisons pas trop chères et de les revendre sans intérêt à des familles à faible revenu.

Une autre sorte de Bien, inventé par des gens avec des biens. Jimmy Carter, Bill Gates, George Soros, Ted Turner, le fonds Berkshire ; ici , la fondation Lucie et André Chagnon, pourvoyeuse principale des oeuvres du Dr Julien. Une néophilanthropie gérée comme une entreprise, par des gens d'affaires qui ont compris que les lois du marché et les guignolées ne suffisaient pas et qui tentent de réintroduire une morale sociale.

Je reviens à Donald le curé. Il a acheté un terrain 40 000$; il est allé quêter 25 000$ à George Gantcheff, le propriétaire des Promenades Deux-Montagnes, 50 000$ à Home Depot et 50 000$ à Schneider Electric, les deux dernières citées partenaires attitrées d'Habitat pour l'humanité.

Pour construire la maison, le curé est allé chercher Ronald Blanchard, un ingénieur civil à la retraite, Daniel Dagenais, pompier à la Ville de Montréal, et Maxime, fils de Daniel, qui est maçon.

D'autres bénévoles se sont ajoutés. Le chantier a duré de juin à la mi-octobre.

Une autre sorte de Bien. Religieux. Tu ne passes pas tout un été à travailler pour rien si tu ne crois en rien. L'ingénieur civil, le pompier et son fils arrivaient au chantier à l'aube, repartaient à la nuit. Cela a duré tout l'été et jusqu'en octobre. Au-delà du plaisir de faire plaisir, il faut la foi, sinon en Dieu, en un modèle chrétien.

Résultat: un cottage de deux étages à la pimpante façade en briques. Il a été vendu au prix du marché, 200 000$, à un jeune couple sélectionné selon les critères d'Habitat pour l'humanité.

Jason, Renée et leurs quatre enfants ont pris possession du cottage vendredi dernier.

Hypothèque sans intérêt, remboursement étalé sur près de 40 ans. Assurances, taxes municipales et scolaire comprises, la maison leur coûte 795$ par mois. Jason, qui travaille dans une usine de pneus, gagne 28 000$ par année.

Belle histoire. Bel exemple de cette néophilanthropie gérée comme une entreprise dont je parlais tantôt. Le Bien dans ce qu'il a de mieux, dans ce qu'il a de moins guignol-guignolée. Et pourtant incurable. Et pourtant des asperges en novembre. Et pourtant sans effet sur des milliers de travailleurs précaires et petits employés qui crèvent à petit feu.

J'exagère ?

Ah bon. Vous appelez ça vivre, vous, quatre enfants, 28 000$ par année?

NOTA BENE L'expression «Bien incurable» est empruntée au philosophe français Philippe Muray, auteur de L'empire du bien (éditions Les belles lettres), qui commence comme ceci : «Nous voilà donc atteints d'un bien incurable. Ce millénaire finit dans le miel. Le genre humain est en vacances. «

 




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