La mort, encore

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Pierre Foglia
La Presse

Ne vous sauvez pas en courant. Pas cette mort- là, funèbre. Pas la fin, pas la maladie, pas la vieillesse. Pas le mourir et ses affres.

Pas l'après des croyants ni le néant des athées.

Pas non plus ce refus de la mort dont parlent de plus en plus de sociologues comme du grand déni de notre époque.

Parlant de la mort, ici, je parle du déni anthropologique, philosophique et intemporel que la plupart des philosophes placent au coeur même de notre culture. Sauf que je ne suis pas philosophe. Alors dans ma grande trivialité, ce déni, je le dis plutôt absence, oubli, inconscience, navire en pleine mer qui ne sait pas qu'il va vers un rivage.

Je suis frappé par le fait que la mort n'est jamais prise en compte dans la conduite des grandes affaires de la vie. Et que c'est peut-être bien dommage.

Si les grands de ce monde, et les petits tout autant, avaient conscience de leur «finitude», s'ils avaient à l'esprit que tout cela va finir, si nous avions tous notre mort imprimée en relief dans notre cerveau, il me semble que, au lieu de s'engueuler pour s'avoir s'il y aura ou non une vie après, on se dépêcherait de s'organiser pour qu'il y en ait une avant.

Me semble que tout serait différent si la mort comme issue certaine et scientifique à notre aventure était, en permanence, partie de notre vie.

Morbide, vous croyez?

Me semble au contraire que cela nous ferait le pied plus léger. Plus aventureux. Nous rendrait moins pressés de tout, sauf de plénitude. Moins portés sur la vitesse. Moins portés sur la possession et le pouvoir. Moins dépendants des systèmes. Plus légers, je dis bien. Au moment de prendre de grandes décisions ou d'entrer dans un débat l'écume aux lèvres, en pensant à la mort nous viendrait cette petite formule magique qui chasse la brume et déleste le cerveau de ses idées de plomb: what the fuck?

Vous vous demandez peut-être le pourquoi de cette réflexion? Je m'apprêtais à chroniquer plaisamment sur le Grand Conseil des Onze Éminences que vient de créer le ministre des Finances, M. Flaherty, pour l'aider à traverser la crise économique, j'imaginais que j'étais des Onze Sages et qu'il m'était revenu de parler le premier...

Mesdames, messieurs, levez la main si vous êtes d'accord avec l'énoncé suivant: la crise économique que nous traversons est due à l'incapacité temporaire de l'économie mondiale à susciter une demande suffisante pour assurer une expansion durable.

Dix mains se lèveraient.

Vous avez tout faux, messieurs-dames. Cette crise est liée à notre incapacité de penser en dehors des systèmes. En dehors des formules consacrées comme «expansion durable», qui induit une idée hyper-convenue du progrès. Notre incapacité de penser en dehors de formules comme «une demande suffisante», qui induit l'obligation de la consumante consommation.

Liée aussi à notre incapacité de penser en dehors de la seule certitude scientifique de notre vie: la mort.

Je déconne? Disons que j'explore cette liberté, cette légèreté, cette envie de prendre des risques (what the fuck), cette envie d'inventer qu'aiguillonne la certitude de la mort. Cette envie de créer plutôt que de suivre le sillon qui mène de la crise de 1932 à celle des années 80 à celle d'aujourd'hui.

Avez-vous pensé à la mort, aujourd'hui?

Ah. Vous voyez.

Vous vous êtes levé ce matin, éternel comme tous les matins. Vous avez continué le sillon de la veille, que vous recreuserez demain. Vous savez et vous ne savez pas que cela va se terminer un jour. Vous avancez, compact comme un navire en pleine mer qui sait sans le savoir qu'il va vers un dernier rivage. Mais là, tout de suite, le navire ne le voit pas, le dernier rivage. L'appréhenderait-il que cela ne changerait pas sa trajectoire, c'est vrai. Mais il sentirait l'océan autrement.

Vous vous êtes levé ce main, éternel, du moins prolongé par vos enfants et petits-enfants, cette très politicienne représentation de l'éternité : l'avenir de nos enfants. Nos enfants ont le même avenir que nous: la mort. Je veux dire qu'ils devraient être plongés dans la même urgence de vivre que nous, dans la même soif de plénitude du présent que nous.

Mais non, aucune urgence à vivre. On est tous là comme des cons à creuser le sillon infini qui nous mènera à une autre crise majeure en 2023 à cause de la demande insuffisante pour assurer une expansion durable.




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