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Tout a commencé par un texto de l'éditeur adjoint de La Presse, Éric Trottier. « Faut que je te parle, jeune homme. »

C'était jeudi en fin d'après-midi, je venais de finir une répétition pour l'enregistrement de Deux hommes en or, l'émission que je coanime à Télé-Québec. Je rappelle donc Éric. Sur le bruit de fond caractéristique des conférences téléphoniques, il m'annonce qu'il est avec Patrick Bourbeau, l'avocat de La Presse.

Me Bourbeau m'explique les détails de l'affaire. Les quatre policiers arrêtés en juillet... Mon nom qui apparaît sur le radar des enquêteurs... Une demande faite à un juge... Un de nos procureurs qui parle à celui de la Couronne... Et...

Et mon téléphone, espionné pour ses métadonnées pendant six mois.

Pendant six mois, la police de Montréal a pu avoir accès à tous les numéros qui entraient dans mon téléphone, à tous ceux que je composais. Pour des appels ou pour des textos.

Si vous m'avez appelé entre le 13 janvier et le 7 juillet, si je vous ai appelé, si nous avons échangé des textos: la police de Montréal le sait.

Ce fut plus fort que moi: dans le hall du Monument-National, j'ai lâché un gros juron du terroir québécois qui commence avec un T et qui finit avec un K. En majuscules.

J'étais sous le choc.

Sans être expert du droit des médias, j'ai tout de suite anticipé ce qui s'est confirmé par la suite: la police qui obtient le droit d'espionner un journaliste de la sorte, c'est du jamais-vu au Canada.

Ça ne s'est pas vu pour trouver les sources d'articles traitant de sécurité nationale, de l'armée canadienne, de terrorisme. Mais le SPVM, lui, a obtenu le droit inusité de m'espionner pour des affaires de crimes de droit commun qui sont, dans le grand ordre des choses, stupéfiantes de banalité.

À juste raison, les tribunaux - suivant en cela des décisions de la Cour suprême - sont réticents à permettre aux policiers d'espionner les journalistes. Pour une raison bien simple: une presse libre est un pilier important du débat démocratique. C'est pour cela que les policiers - et les juges ! - sont tenus d'afficher un minimum de précaution quand ils composent avec le travail journalistique. Incluant les sources journalistiques.

Me Bourbeau m'a ensuite annoncé que, cerise sur un sundae déjà pourri, le SPVM avait obtenu le droit d'activer à distance une puce dans mon iPhone afin que mon GPS dise aux flics où je me trouvais, en temps réel.

J'ai lâché un autre juron. J'oublie lequel.

Probablement celui qui commence avec « ca » et qui finit en « lisse ».

***

« Comment tu te sens ? »

J'ai dû me faire poser cette question cent fois depuis hier matin, comme dans « Comment tu te sens de t'être fait espionner ? »...

Je sais que cette question, posée par des collègues journalistes, par des lecteurs de La Presse et par de purs étrangers croisés sur le trottoir hier, vient du coeur. Je vous en remercie.

Mais j'ai envie de vous dire ceci: ce n'est pas super important, comment je me sens face à cette intrusion policière qui a forcément empiété sur ma vie privée.

Cette affaire n'a rien à voir avec Patrick Lagacé, le gars. Elle a tout, absolument tout, à voir avec le métier que je fais.

Un métier dont on dit qu'il est impopulaire. Un métier dont on dit même qu'il est en voie de disparition. C'est pourtant un métier qui est la cible de bien sales manoeuvres pour qu'il ne dérange pas trop, trop la marche triomphale des plans de communications...

La preuve, le SPVM a décidé d'être le premier corps de police canadien à obtenir formellement le droit d'espionner un journaliste ! Le métier doit encore avoir quelque importance...

Tellement grossier, le SPVM, que le scénariste Luc Dionne, auteur des séries policières Omerta et District 31, m'a appelé: « Si j'avais mis ce qui t'arrive dans un scénario de télésérie, on m'aurait dit que j'exagère ! » Merci, Luc. Tu m'as fait rire, dans ma journée de fou d'hier...

Mes émotions devant les intrusions du SPVM sont au final futiles, mais permettez que je vous dise comment je me sens devant l'incroyable intérêt du public, hier, pour ce scandale journalistico-policier...

Je me sens vivifié !

La plupart des médias québécois - par-delà les féroces considérations habituelles de concurrence - ont cosigné cette lettre qui dénonce les entorses au travail journalistique, lettre qui paraît dans La Presse aujourd'hui, faisant écho à une indignation fort répandue chez ceux qui consomment notre travail...

Le Toronto Star a consacré un éditorial à la tentation autoritaire des services de police québécois...

Le journal français Le Monde a traité de l'affaire...

Le NPD a posé des questions là-dessus. Les trois oppositions à Québec, aussi...

Le téléjournal de la CBC, The National, a ouvert son bulletin avec la dérive du SPVM...

Et le célèbre sonneur d'alerte américain Edward Snowden, qui en connaît un petit bout sur la surveillance d'État, a tweeté au sujet de la dérive du Service de police de la Ville de Montréal...

Bref, la bêtise de la police à Pichet a désormais une réputation qui dépasse les cadres de Montréal.

***

Un mot, très bref, sur le mot « courage ». Quelques personnes ont souligné hier que j'étais courageux.

Cessez, tout de suite, de grâce.

Être journaliste en Russie, être journaliste américain qui couvre les rallyes de Trump et de ses partisans hargneux, être journaliste en Haïti: ça, c'est être courageux !

Je ne suis qu'un journaliste québécois syndiqué bien appuyé par son employeur et par ses collègues, un journaliste qui s'adonne à avoir été espionné par des policiers à courte vue. C'est tout.

S'il y a du courage, ici, c'est celui des sources qui - dans la police et ailleurs - décident de parler à des journalistes, au risque de leur job et même de leur liberté.

Saluez le courage de ceux-là.

***

Hier, bien des gens ont suggéré des solutions pour encadrer le travail policier, celui des juges, quand il est question de cibler le travail journalistique.

Je ne suis qu'un journaliste. Et je considère que, dans l'immédiat, la meilleure réponse des journalistes aux entraves qu'on tente de mettre dans notre chemin est, bien simplement, de faire notre travail.

De faire du journalisme.

De continuer à rassurer nos sources, policières ou autres. À les écouter. De continuer à vérifier ce que ces sources nous disent. D'utiliser, aussi, des applications permettant de crypter nos communications avec nos sources. Et de publier le résultat de nos enquêtes, de nos questions, de nos observations.

Hier, j'ai parlé à des collègues journalistes, de vrais journalistes d'enquête. Pas des poètes comme moi, je veux dire des journalistes qui sortent plus qu'un scoop tous les trois mois...

Savez-vous ce que ces journalistes m'ont dit ?

C'est formidable: ils m'ont dit que leurs sources ont encore plus envie de parler depuis l'annonce de l'espionnage de mon téléphone par le SPVM.

Donc, peut-être que la manoeuvre de la police à Pichet fera peur à certaines sources actuelles ou potentielles. Mais j'ai l'impression qu'elle va aussi réveiller des vocations courageuses qui trouvent que cela commence à bien faire.

À nous, journalistes, de faire honneur à leurs confidences.

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