Des cochons et des licornes

Ces jours-ci, au Service de police de la... (Photo Olivier Jean, archives La Presse)

Agrandir

Ces jours-ci, au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), se déroule une chasse aux sorcières d'une ampleur jamais vue, écrit notre chroniqueur.

Photo Olivier Jean, archives La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Permettez un détour, pour commencer une chronique plate sur la société qui nous attend, juste là, après-demain. J'aimerais vous dire pourquoi je fais ce métier-là. Journaliste, je veux dire. Depuis le temps qu'on se connaît, vous l'ai-je déjà dit ?

Réponse : pour me rapprocher le plus possible du réel, de ce qui est vrai. De la v...

Ah, merde, je vais être grandiloquent, et j'haïs ça, être grandiloquent. Mais je vais le dire quand même : pour me rapprocher le plus possible de la vérité, avec un grand V.

C'est le cas de la plupart de mes collègues.

On ne réussit pas toujours. Mais Dieu qu'on essaie.

À la base, comme d'autres, j'essaie de connaître le vrai score du match, l'état réel des choses, la réalité dans toute sa laideur. Comme d'autres, j'essaie d'y voir clair dans la prodigieuse quantité de demi-vérités, de maquillages intéressés et d'écrans de fumée que le pouvoir déploie pour vous tromper.

Le « pouvoir » ?

Le pouvoir, sous toutes ses formes : l'État, les syndicats, les lobbies, les gens d'affaires, les partis politiques, arrangeurs d'image. Tous ceux qui voudraient nous faire croire qu'un cochon boueux est en fait une belle licorne.

Je suis un rouage futile dans un métier capital. Le journalisme est un contre-pouvoir essentiel, qui nous distingue de la Corée du Nord, de l'Iran, de l'Égypte, de la Russie : ici, on peut dire que la licorne est un cochon, sans craindre pour sa vie, pour sa liberté.

Ici, le pouvoir sait qu'il ne peut pas attaquer le journalisme de façon frontale. C'est pas chic, ça se retourne contre le pouvoir, souvent. Alors à la place, le pouvoir est plus subtil : il attaque les sources des journalistes.

Hier, Katia Gagnon a confessé André Lebon, un vétéran du réseau des services sociaux. Un homme qui a commencé à travailler avec la jeunesse poquée en 1971 et qui a grimpé dans l'échelle du réseau. C'est à lui que le gouvernement a confié le mandat de décortiquer la crise des fugues au centre jeunesse de Laval. Il a pondu un rapport à ce sujet.

Katia l'a convaincu de lui accorder une entrevue. Il était réticent, puis il a accepté. Je cite André Lebon, constatant que les artisans actuels du réseau se sentent muselés : « Je me suis dit : "Si moi, pour qui ça n'est pas un enjeu, perdre sa job, je ne vous parle pas, qui d'autre va le faire ? »

Toute notre époque, toute la gestion des relations publiques par le Pouvoir est là, dans cette phrase de M. André Lebon.

Il pourrait parler de n'importe quel employé - et pas seulement dans le secteur public - qui sait des choses, qui voit des choses qui ne tournent pas rond, mais à qui on interdit de parler. Et qui pourraient être virés, s'ils parlaient.

Si les éducateurs pouvaient parler, ils diraient des choses vraies, mais des choses qui bousilleraient le plan de comm du gouvernement. La ministre Lucie Charlebois aurait eu l'air un peu folle. Et ça, ça ne peut pas arriver. L'image d'une ministre est plus importante que le bien-être des poqués en centre jeunesse. Le « spin », avant le vrai.

Idem pour les profs.

Idem pour les fonctionnaires.

Idem pour les policiers.

Sous Harper, c'était tellement vrai que les scientifiques employés du fédéral n'avaient le droit ni de parler aux journalistes ni - parfois - de participer à des conférences scientifiques. Tout d'un coup que la vérité scientifique contredirait le message officiel du gouvernement...

Un autre exemple, et c'est de cela que je veux vous parler, au fond : ces jours-ci au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) se déroule une chasse aux sorcières d'une ampleur jamais vue.

Mes camarades journalistes entendent les mêmes choses que moi : les moyens déployés pour savoir qui parle aux médias sont absolument phénoménaux.

On menace de faire subir le test du détecteur de mensonge. Un logiciel scrute les factures de téléphonie cellulaire de certains policiers pour y détecter les numéros de téléphone de certains journalistes. Et les affaires internes sont allées cogner à la porte de certains policiers (en passant, si on vous dit que le journaliste collabore à l'enquête, chers policiers, sachez qu'on fait passer une licorne pour un cochon)...

Le message du SPVM est simple : parle, pis tu vas souffrir.

Pourquoi des policiers parlent-ils à des journalistes, des fois ?

Pas pour éventer des enquêtes en cours, non. Pour dénoncer des choses qui ne tournent pas rond dans le Service, et qui échappent à la connaissance des citoyens. Et qui sont importantes.

Des radios payées la peau des fesses qui tombent en panne. Des suspects qui ne doivent pas être arrêtés à Montréal-Nord, parce qu'une élection partielle dans Montréal-Nord approche. Une décision de patrons de police - ne pas arrêter les casseurs de Montréal-Nord pendant l'émeute d'avril - jugée inadéquate par les policiers de terrain...

Bref, des informations d'intérêt public que le SPVM ne mettra pas dans ses communiqués de presse empestant le lilas.

Évidemment, ces faits-là emmerdent royalement le pouvoir. Dans ce cas-là, le chef Pichet, le maire et son cabinet. Et on n'imagine pas à quel point le politique dirige de plus en plus la police, dans cette ville, en plus de toute la machine municipale, qui devrait être apolitique...

Parce que Denis Coderre a beau être plus souriant que Stephen Harper, reste qu'il a la même obsession de contrôle total de l'info qu'avait Stephen Harper.

Tant que le public ne sait pas que des suspects sont laissés en liberté pour ne pas perturber une élection, tout baigne, ça va, le pouvoir continue de faire ce qu'il fait toujours : gérer les choses comme si le succès se définissait par l'absence de rapports médiatiques qui décoiffent...

Mais si des journalistes montrent qu'un ordre douteux a été donné aux policiers, alors là, le diable est aux vaches. On ne tentera pas de régler le problème, de distancer la police du politique, de faire de la police, sans peur et sans regret, non...

On va chercher le salaud qui a osé dire que les licornes sont en fait des cochons.

La cible n'est pas le policier qui parle. Ce sont tous les autres policiers, tous ceux qui seraient tentés de parler.

Et si vous êtes d'accord avec ça, vous pensez probablement aussi que la Vérité se trouve dans les communiqués de presse.

Pas moi.

Oh, j'oubliais. La ministre Charlebois a réagi aux propos de M. André Lebon. Je la cite : « Je ne considère pas qu'il y a une crise, je pense que c'est en évolution. »

Oui : « en évolution ».

Ça sent bon, le lilas.

***

Un dernier mot, pour les flics et autres pourfendeurs de licornes qui veulent dénoncer l'indéfendable, en alertant des journalistes.

N'appelez pas de votre téléphone de job. Appelez d'une cabine téléphonique. Écrivez d'un courriel Gmail, pas de celui du boulot. Téléchargez des applications comme Telegram, qui permet de communiquer de façon cryptée. Et n'oubliez pas la bonne vieille enveloppe brune.

Et merci de nous faire confiance, vous le faites pour les bonnes raisons.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer