Ottawa, cabochon de l'aide à mourir

Selon notre chroniqueur, Ottawa, sous les libéraux puis sous... (Photo PATRICK WOODBURY, archives Le Droit)

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Selon notre chroniqueur, Ottawa, sous les libéraux puis sous les conservateurs, n'a jamais été en phase avec les Canadiens sur la question de l'aide médicale à mourir.

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Nous pouvons être cabochons, des fois, les Québécois. Une décennie et demie pour bâtir un hôpital, un Stade pas fini pour les Jeux olympiques, une commission d'enquête qui débouche sur un massage de pieds pour les responsables, les pires urgences au pays. La médiocrité ne nous effraie pas.

Mais de temps en temps, nous pouvons briller.

Prenez tout le processus social, politique et législatif qui a mené à l'adoption du projet de loi 52, Mourir dans la dignité.

Là-dessus, nous, les Québécois, avons discuté comme des adultes, posément et intelligemment. La discussion s'est faite dans les chaumières, dans les médias, dans la société civile. Un consensus a émergé : les Québécois voulaient, s'ils le désiraient, dans certaines conditions, à l'intérieur de certains paramètres, pouvoir choisir le moment de leur mort, s'ils sont souffrants et condamnés par la médecine.

Nos élus ont été en phase avec ce consensus. Ils ont mis de côté la partisanerie qui teinte l'essentiel des travaux de l'Assemblée nationale et ils ont créé cette commission parlementaire spéciale, pour consulter les Québécois. Ça s'est fait doucement, ça s'est fait posément, ça s'est fait avec toute la délicatesse que le sujet - la mort - commandait.

Après quelques nids-de-poule législatifs, la loi a été adoptée à la fin de 2015. Depuis, doucement, posément, délicatement, des gens peuvent décider de ne pas aller au bout du supplice d'une maladie en phase terminale, si tel est leur choix.

Ce n'est pas une loi parfaite. Dans l'exécution, les professionnels de la santé avancent un peu à tâtons, il y a parfois des ratés.

Mais là-dessus, le Québec a innové, a brillé : il a été la société distincte qu'il se targue d'être en étant le premier territoire au Canada à poser les jalons de l'aide médicale à mourir.

Ottawa s'est fait botter le derrière par la Cour suprême : les députés fédéraux ont été moins en phase avec les Canadiens que les juges non élus.

Dans ce débat, c'est Ottawa qui fait figure de cabochon.

Oui, la Cour suprême a probablement imposé une réécriture trop rapide de la loi avec l'arrêt Carter (tombé en janvier 2015), compte tenu de l'échéancier électoral (octobre 2015), ce qui allait forcément rendre ce délai d'un an difficile à respecter.

Oui, le gouvernement Trudeau a accouché d'un projet de loi en forme de patente à gosses, une loi bloquée par le Sénat et qui a eu le douteux honneur d'emmerder à peu près tous les camps dans ce débat sensible.

Dans ce débat, les politiciens fédéraux auraient pu être en phase avec l'opinion publique, avec le consensus canadien sur l'aide médicale à mourir. Les députés fédéraux auraient pu doucement, posément et délicatement mener ce débat. Ils ne l'ont pas fait.

Ce n'est pourtant pas d'hier que les Canadiens souhaitent que le geste d'aider un malade à mourir ne soit plus considéré comme un geste criminel. En 1992, l'année où Sue Rodriguez, atteinte de sclérose latérale amyotrophique, a forcé un débat national sur l'aide médicale à mourir, 64 % des Canadiens étaient d'accord avec l'euthanasie.

Mme Rodriguez sera ultimement déboutée en Cour suprême, mais son combat juridique ne trouvera à peu près aucun écho à la Chambre des communes pendant les deux décennies qui ont suivi.

Ottawa, sous les libéraux puis sous les conservateurs, n'a jamais été en phase avec les Canadiens, là-dessus.

La débâcle législative actuelle peut être mise sur le dos des libéraux de Justin Trudeau, mais l'ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper a une responsabilité bien particulière dans cet échec, qui crée depuis minuit une sorte de flou juridique indigne de la délicatesse qu'exige un débat sur la mort.

Entre 2009 et 2012, le Québec a créé les conditions gagnantes pour discuter doucement, posément et délicatement, dans le cadre de cette commission parlementaire spéciale. Mis dans le pipeline législatif, le projet de loi fera son chemin tranquillement, jusqu'à la fin de 2015.

Le gouvernement Harper, s'il avait été en phase avec le public, aurait pu s'inspirer de l'expérience québécoise, y voir une sorte de feu vert. Il a plutôt menacé, sans trop de subtilité, de torpiller la loi qui allait couronner cette discussion entre adultes vaccinés.

Les conservateurs se targuent d'être du bord de la liberté individuelle et de l'être davantage que les autres partis. En cela, je n'ai jamais compris l'acharnement quasi thérapeutique des troupes de Harper sur cette question, dont ils n'ont jamais voulu débattre sérieusement. Choisir le moment de sa mort est pourtant l'ultime geste de liberté d'un individu malade, au seuil de la mort.

Les conservateurs ont une responsabilité particulière dans ce débat fait tout croche parce qu'ils ont joué à l'autruche pendant leur décennie de pouvoir, en plus de branler dans le manche législatif après l'arrêt Carter. Mais ils incarnent l'incurie des élus fédéraux, qui n'ont pas eu la dignité des députés québécois dans un enjeu qui méritait pourtant tous les égards politiques et législatifs.

Et c'est ainsi que, pressés par l'échéancier du 6 juin, les parlementaires fédéraux ont préparé un projet de loi qui a eu droit à une mort indigne, comme une grand-mère qui crève seule les fesses à l'air, dans une salle d'urgence (du Québec !), pendant que le concierge passe la moppe sous sa civière.

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