Un geste qui allume les lumières

Shoppers take a seat as crowds visit Toronto's...

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Shoppers take a seat as crowds visit Toronto's Eaton Centre shopping mall on December 26, 2015. After the previous government's decision to stop issuing the long-form census, and the new government promising to reinstate it, StatsCan is approaching the 2016 census year prepared for the unexpected. THE CANADIAN PRESS/Chris Young

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L'adjectif « intelligent » est accolé à toutes sortes de choses, de nos jours. Il y a la maison intelligente, comme la voiture intelligente. Il y a le téléphone intelligent. Denis Coderre croit en une ville intelligente : j'allais faire des blagues, mais des fois les meilleures blagues (comme les meilleurs tweets) restent bien au chaud dans notre cortex cérébral...

Bref, vous voyez ce que je veux dire : l'utilisation de l'adjectif intelligent a beau être un effet de mode, l'ère est à l'utilisation des données pour créer des outils plus performants. Ce qui se mesure est plus efficace.

Et le recensement va dans le sens d'un pays intelligent. L'Empire romain imposait des recensements aux populations sous sa gouverne. Avant d'être une rue et un marché, Jean Talon a été le premier intendant de la Nouvelle-France : il n'a pas mis beaucoup de temps à imposer le premier recensement à la colonie, en 1666, il y a 350 ans. Le second a eu lieu l'année suivante : il aidait Talon à justifier ses demandes au roi de France.

De la justice criminelle à l'étalement urbain à la création de nouveaux condos en passant par le nombre de médecins à former d'une région à l'autre, les données recueillies dans le formulaire long du recensement éclairent de nos jours un tas d'enjeux au Canada.

Mais en 2011, le Canada a choisi d'être moins intelligent : le gouvernement Harper a aboli le caractère obligatoire du formulaire long du recensement quinquennal. Le taux de réponse est passé de près de 100 % à 69 %. Sa fiabilité a piqué du nez.

Hormis les libertariens qui paranoïent sur l'intrusion du gouvernement dans la vie des citoyens, l'opposition au formulaire long du recensement ne fédérait à peu près personne. D'ailleurs, la Commissaire fédérale à la vie privée n'a émis aucune objection de forme ou de fond sur cette collecte de données gigantesque. La seule fuite importante de données documentée en lien avec le formulaire long du recensement est survenue dans les années 80, quand une boîte de formulaires est tombée d'un camion...

Mais les conservateurs - Maxime Bernier en tête - se sont entêtés dans cette mise à mort aussi arbitraire qu'imprévue et inintelligente. Elle galvanisait une fraction de leur base.

Et puis évidemment, si les données n'existent pas pour contredire des projets de loi mal foutus, comment peut-on contredire des projets de loi mal foutus, n'est-ce pas ?

La levée de boucliers a été très large en 2011, et pas seulement chez les adversaires des conservateurs. Le statisticien en chef de Statistique Canada a démissionné pour protester, des chercheurs de tous les horizons ont décrié ce « trou » dans les données disponibles et même le monde des affaires s'est insurgé : les études de marché, par exemple, ont besoin de données fiables et fraîches que seul le formulaire long du recensement peut leur fournir.

Ce n'est pas pour rien que dès le lendemain de sa prestation de serment, le gouvernement Trudeau a annoncé le retour du formulaire long, et obligatoire, du recensement quinquennal de 2016. Il y avait là une valeur de symbole pour Justin Trudeau qui avait promis, en campagne, de diriger un gouvernement guidé par les données probantes.

« On revient de la grande obscurité », me dit Jacques Légaré, professeur émérite de démographie à l'Université de Montréal, en précisant qu'il ne s'agit pas d'une blague.

«Avec l'abolition du formulaire long en 2011, il fallait se référer aux données de 2006 : on a donc eu une mauvaise image de ce qu'était la société canadienne, pendant des années. N'étant pas obligatoire en 2011, on en a bousillé les données, qui étaient inutilisables.»

Le professeur Jacques Légaré

C'est que les données du formulaire long du recensement composent « la colonne vertébrale » de l'information canadienne, dixit le sondeur Jean-Marc Léger : il n'existe pas d'autre base de données aussi complète sur les Canadiens, simplement parce que cette portion du recensement est obligatoire. Ça donne un échantillon en béton armé.

« C'est le fondement de toutes les données publiques au Canada, illustre Stephen Gordon, professeur d'économie à l'Université Laval. C'est la seule base de données où tant de données sont ensemble, de l'éducation au revenu en passant par le logement, par exemple. Je travaille par exemple sur les occupations du 1 % des mieux nantis au pays : le seul outil, ce sont les données du formulaire long et obligatoire. »

Je demande à Jacques Légaré s'il croit que d'un point de vue de devoir citoyen, répondre au formulaire long du recensement est aussi important que d'aller voter...

Réponse du professeur émérite de démographie : « Plus, même ! Car les gens pour lesquels vous votez ne peuvent pas vous donner de services s'ils ne savent pas ce que vous êtes... »

Voilà, c'était mon plaidoyer en faveur des quelques minutes que vous devriez consacrer au formulaire long du recensement, un geste qui allume des lumières, un geste qui va nous rendre tous un peu plus intelligents...

J'ai l'air de parler comme une pub de sensibilisation gouvernementale, veuillez me pardonner, une fois n'est pas coutume. De toute façon, je prêche aux convertis : vous avez fait planter les serveurs de Statistique Canada, avant-hier, en voulant répondre tous en même temps aux 45 questions...

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