Croire n'importe quoi

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En mai dernier, j'ai pondu pour La Presse une série sur la synergologie, qui prétend pouvoir décoder le langage non verbal humain, afin de savoir ce que pense (ou cache) vraiment quelqu'un, au-delà de ses mots. S'il existe en effet de vraies sciences du non-verbal, la synergologie n'en fait pas partie : il s'agit d'une pseudoscience.

Avant d'enquêter sur la synergologie, je savais que ce business créé par Philippe Turchet existait. J'avais mes gros doutes sur la scientificité de l'affaire, mais ce n'est que quand j'ai constaté que plusieurs institutions faisaient appel à des synergologues à des fins de formation que j'ai décidé de plonger, journalistiquement...

Au-delà de la synergologie elle-même - ce n'est pas la première pseudoscience qui sévit dans l'espace public -, la série posait la question de la crédulité des institutions, bien au-delà de celle des individus.

L'individu, il peut bien croire à ce qu'il veut. En un dieu tout-puissant, en un cristal qui éloigne le mauvais sort ou alors à la Lune en Sagittaire qui prédispose - surtout le jeudi soir - au succès dans le choix de la combinaison du Lotto 6/49...

L'individu a le droit d'être crédule, ça n'implique qu'à peu près lui-même. Les institutions, c'est une autre affaire : elles incarnent des pans entiers de la société. Les charlatans, les religieux, les sectes, les pseudoscientifiques veulent tous attacher leur remorque de camelote aux institutions : ils espèrent que le vernis de crédibilité de ces institutions finira par déteindre sur eux...

On vit dans une ère où foisonne l'information. Jamais nous n'avons été aussi informés. Bien informés ? C'est une autre affaire.

Les fausses vérités n'ont jamais si bien pullulé, par ailleurs : l'existence même d'une communauté qui nie l'évidence scientifique du réchauffement climatique en est la preuve la plus déprimante.

Dans ce contexte, quand t'es la police, t'es le Barreau, t'es l'armée, t'es l'université, t'es un média, enfin bref, qu'importe l'institution, au fond : tu ne peux pas accueillir n'importe qui, qui prêchera n'importe quoi, en ton sein... Et qui ira se vanter ailleurs d'avoir ton assentiment. Tu ne peux pas laisser n'importe qui attacher sa remorque à ta crédibilité.

Et cette série sur la synergologie, au fond, c'était sur la crédulité des institutions et sur leur responsabilité, quand il est question de disséminer des faits qui ne tiennent pas la route. Des institutions qui laissent les synergologues attacher leur remorque à leur crédibilité, sans se poser de questions. Parce que quand on se pose des questions, quand on sonde des scientifiques, quand on épluche des articles scientifiques, on découvre assez vite que la synergologie ne relève pas du tout de la science. Mais faut se donner la peine de vérifier.

Presque un an après cette série, je suis heureux de vous rapporter que deux institutions, l'Université Laval et le Barreau du Québec, ont coupé leurs liens avec les formateurs en synergologie qu'elles avaient adoubés de leur autorité. Un, le Barreau n'offre plus les formations en ligne sur les supposés secrets du non-verbal synergologique. Deux, l'Université Laval a retiré la synergologie du programme de formation des enquêteurs civils offert aux fonctionnaires québécois.

Entre-temps, un des experts cités dans cette série, Vincent Denault, a publié un livre intitulé Communication non verbale et crédibilité des témoins. Denault, qui a d'abord étudié en droit (il est avocat), est chercheur affilié au Centre d'études en sciences de la communication non verbale, rattaché à l'Université de Montréal. Son livre, truffé de notes de bas de page renvoyant à des études scientifiques et à des jugements de tribunaux, tente de départager le vrai du faux dans les gestes qui « disent » quelque chose qu'un témoin, par exemple, souhaite dissimuler.

Ce qui est inquiétant dans le livre de Denault, c'est de constater à quel point les juges tombent souvent dans les pièges habituels, quand ils cherchent à évaluer la crédibilité d'un témoin. Un témoin au regard fuyant, un témoin qui se dandine en répondant : ce ne sont des preuves de rien du tout, d'un point de vue scientifique, surtout pas de malhonnêteté ou de mensonge. Ça n'empêche pas des juges québécois, de nos jours, de conclure à la non-crédibilité d'un témoin - et d'exclure son témoignage - largement sur l'observation erronée de son langage non verbal...

Scientifiquement, c'est l'équivalent de tenter de savoir le temps qu'il fera samedi en regardant dans les entrailles d'un poulet. Juridiquement, de la part d'un juge, c'est inquiétant en p'tit Jésus de plâtre...

J'ai demandé hier au bureau de la juge en chef Elizabeth Corte, de la Cour du Québec, si des juges étaient encore formés en synergologie (des synergologues se sont vantés de former des juges, des juges du district de Québec l'ont effectivement été). Je n'ai pas eu de réponse.

Quant au Barreau, je lui ai demandé hier s'il comptait informer officiellement ses membres de la mise au rancart des formations web données par une synergologue - 3000, quand j'ai fait le calcul l'an dernier - à des avocats québécois. Je n'ai pas eu de réponse. La moindre des choses serait de faire savoir aux membres du Barreau qui ont suivi ces cours qu'ils ont été exposés à des enseignements qui n'ont de scientifique que le vernis.

Vincent Denault donnera une conférence à l'ACFAS, le 10 mai prochain, sur le non-verbal devant les tribunaux.

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