Mars, mois des morts

Jean Lapierre... (PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE)

Agrandir

Jean Lapierre

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Mes quatre dernières chroniques, incluant celle-ci, portent sur un seul sujet : la mort. Bordel. Je suis peut-être devenu chroniqueur funéraire et on ne me l'a pas dit. Est-ce qu'une telle chose existe ? Si : c'est moi, cette semaine.

Samedi et dimanche derniers, je vous racontais la mort épouvantable de Louise Laplante, cette femme atteinte de sclérose en plaques, prisonnière de son corps. Inadmissible à l'aide médicale à mourir, elle s'est laissée mourir de faim pour enfin sortir de sa prison.

Mme Laplante a eu une mort au ralenti, un long gémissement. Au nom de quoi, cette mort atroce ? Du p'tit Jésus ? Même pas. Je sais même pas pourquoi, en fait. Le pire, c'est que tout le monde a « bien » agi, dans le cas de Mme Laplante, en tout cas selon tous les protocoles codifiés dans le « réseau ». C'est vous dire comme l'enfer est pavé de bonnes et belles intentions : bureaucratiquement, le supplice de Louise Laplante fut irréprochable.

Jeudi, je vous parlais de Marcel Bernard, 84 ans, mort à Québec le 21 janvier. Une mort assistée par un médecin, en parfait accord avec l'esprit et la lettre de la loi québécoise concernant les soins de fin de vie. Une mort parfaite, douce, civilisée. Un jeudi, à 13 h 30 : la chose était planifiée à l'avance. Un jour, on saura mourir, ce sera la norme : le cas de M. Bernard m'en a convaincu.

Semaine grise, semaine morne, semaine de mort. Mardi, mardi noir, mardi Jean Lapierre est mort avec six autres personnes, dans les circonstances que l'on sait. Ça donne cette chronique, aujourd'hui.

Comme bien d'autres, cette mort affreuse, cette mort absurde d'une famille qui se rendait réconforter sa matriarche endeuillée m'a chaviré. La soudaineté de la chose, j'imagine.

Omniprésent Lapierre : tu lèves les yeux au ciel, le soleil est quelque part ; Lapierre, pareil, tu tends l'oreille, tu ouvres l'oeil, Lapierre est là. Était là. Mardi, je n'ai pas été capable d'écrire une seule ligne, scotché à Twitter, collé sur la radio.

Mardi soir, je suis allé chercher le petit à l'école.

 - Comment ça va ?

 - Bien.

Il me répond toujours ça, il a toujours la même réponse mon fils, quand je lui demande comment ça va : « Bien ».

C'est à sa mère qu'il raconte les vraies affaires, moi je ne suis que le gars qui lui shoote les balles dans la ruelle : les mots, mes mots, nos mots, il n'en a rien à cirer, ce qui compte c'est s'il peut mettre ses jambières pour que je lui « shoote des balles », balles qu'il bloque avec une dextérité croissante. Nos phrases se prononcent avec des bâtons et des balles dans la ruelle, avec des patins et des rondelles à la patinoire, l'hiver.

 - Tu ne me demandes pas, moi, comment ça va ?

Je ne lui demande jamais de me demander comment je vais. C'est pas le job des enfants, me semble. Mais ce soir-là, j'avais envie que quelqu'un me le demande. Il s'est adonné que l'héritier était là, tout près.

 - Comment ça va ? m'a-t-il demandé, obligé.

 - Pas super bien.

Là, j'avais son attention.

 - Jean Lapierre est mort. Accident d'avion. Pis je suis triste.

 - Ah.

Le « Ah » des enfants qui ne savent pas comment réagir à la mort, à la mort générique des gens qu'ils ne connaissent pas. Il savait qui était Jean Lapierre : la radio est toujours là, trame sonore de ma vie au point où il peut distinguer les deux Paul, Arcand et Houde.

Ou était-ce le « Ah » des peurs enfantines qu'on ne veut pas trop visiter, qu'on tient enfermées dans le grenier ? Je sais pas. Son arrière-grand-mère est morte récemment, c'était la première fois que quelqu'un de si près de lui mourait, que quelqu'un qu'il aimait fort et qui l'aimait fort, lui, mourait. Trois, quatre jours de montagnes russes ont suivi dans son petit coeur...

La semaine d'avant, c'est moi qui pleurais un oncle éloigné, le genre d'oncle très important pour le petit homme en devenir que je fus, jadis. Je ne l'avais pas vu depuis 2004, Roger. Il habitait loin, je ne lui parlais qu'occasionnellement. Le sachant malade, condamné pour tout dire, je lui avais parlé au téléphone. Puis, je lui avais écrit une lettre, contenant un chapelet de mercis...

À mon âge, quand partent ceux que tu as admirés quand tu étais petit, comme mon oncle Roger, c'est un peu l'enfance qui meurt une deuxième fois.

Sauf que cette fois-là, tu le sais, tu le sens, c'est réel, ce n'est plus juste le paysage de la vie qui défile dans le pare-brise.

Et là, voyez-vous quand l'arrière-grand-mère du petit est morte, j'étais encore heurté, encore un peu à vif à cause de la mort de cet oncle, et je pleurais parce qu'il pleurait. Bonjour l'ambiance.

Ai-je dit semaine de mort ? Mois de mars, mois de mort, plutôt, décor de fin du monde à l'avenant. Mars est le novembre des débuts d'année.

Et là, mardi, Jean Lapierre...

Je ne le côtoyais pas. Sa mort m'a fessé quand même, veux-tu bien me dire pourquoi ? Peut-être parce qu'il y a une vie de cela, pendant deux ans, j'ai collaboré chaque jour à son émission de radio à CKAC. Mais surtout, comme des milliers d'autres, parce que je l'écoutais en me bidonnant chaque jour, parce qu'aussi vrai qu'il est à peu près impossible de ne pas vider un sac de chips quand on le commence, il était à peu près impossible de ne pas écouter Lapierre jusqu'à la fin quand on commençait à l'écouter...

Et mardi, dans le brouillard des Îles, ce type qui suintait la vie est mort brutalement.

J'ai pensé à Mme Lapierre, qui attendait sa famille pour l'épauler après la mort de son époux, Raymond.

J'ai pensé aux deux enfants de Jean, qui se retrouvent brusquement sans père, sans belle-mère, sans deux oncles, sans une tante. Fuck.

J'ai pensé aux six autres familles, qui n'avaient pas prévu ça, autant de gens pour qui ce jour-là allait être un jour comme un autre, pas le paysage qui défile dans le pare-brise, mais certainement pas un jour de mort, la mort, c'est pour les autres, on est tous comme ça...

Sauf que non : la mort est partout, et des fois elle cogne chez vous parce qu'un jour, fatalement, eh bien un jour c'est le tour de quelqu'un que tu aimais, et qui t'aimait.

Nine Inch Nails, dans Hurt, l'a bien dit : Every one I know goes away, in the end. Mais la version de Johnny Cash est meilleure (1), je vous dis ça comme ça...

Mardi, dans l'auto, le petit m'a demandé : 

 - Vas-tu pouvoir me shooter des balles ?

J'ai pas toujours envie de lui shooter des balles après l'école, pour tout vous dire. Des fois j'ai juste envie de faire le souper et de me pogner le beigne en me demandant ce qui va se passer dans L'auberge du chien noir. Mais ce soir-là, j'avais envie de lui tirer des balles, au petit. Pis de le couvrir de baisers. Pis de lui dire que je l'aime, maintenant et tantôt, tantôt pis les autres tantôt...

 - Bien sûr, ok, on va jouer au hockey dans la ruelle.

 - Yes, a-t-il dit, triomphant.

Arrivé à la maison, il a enfilé ses pads, son masque, son plastron et nous sommes allés dans la ruelle, où j'ai installé son filet.

Et je lui en ai shooté des balles, des tas de balles, quin, en veux-tu, en v'là, des balles...

Je voulais qu'il s'en souvienne, de ces balles-là. De moi. De nous. De la ruelle. Parce que le reste n'est qu'empire de poussière, parce qu'un jour, fatalement...

Je ne lui ai laissé aucune chance, cependant : j'étais en feu. J'ai dû scorer quatre fois sur cinq. Si je devais frapper mon brouillard demain matin, p'tit crisse, tu vas te rappeler de deux choses, ok ?

Un, ton père t'aimait plus que tout.

Deux, il avait toute une garnotte.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer