L'alcool au volant, en 12 tableaux et une lettre

Condamnée à 18 mois de prison en 2014,... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE)

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Condamnée à 18 mois de prison en 2014, Marie-Ève Lefebvre-Breton a organisé une exposition de 12 toiles relatant toutes les étapes vécues depuis ce soir d'août 2009 où elle a happé mortellement Cédrick Jones, à Sainte-Madeleine. Ce projet de justice réparatrice était l'une des conditions de sa remise en liberté, et dont le but était d'éveiller le public aux dangers de l'alcool au volant.

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Condamnée à 18 mois de prison en 2014, Marie-Ève Lefebvre-Breton a organisé une exposition de 12 toiles relatant toutes les étapes vécues depuis ce soir d’août 2009 où elle a happé mortellement Cédrick Jones, à Sainte-Madeleine. Ce projet de justice réparatrice était l’une des conditions de sa remise en liberté, et son but était d’éveiller le public aux dangers de l’alcool au volant.

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Le 17 août 2009, Marie-Ève Lefebvre-Breton a tué un homme parce qu'elle était ivre au volant. Ça s'est passé route 116, à Sainte-Madeleine, vers 1 h 30 du matin. Elle s'est endormie, et c'est le choc de son auto percutant un cycliste qui l'a réveillée.

Sa victime s'appelait Cédrick Jones. Il avait 36 ans. Il était père d'un enfant de 9 ans, Anthony. La veille, il avait participé à une activité de financement pour la construction d'un skate park à Beloeil. Sur la 116, à vélo, il revenait d'une fête célébrant cette activité de financement.

Le procès de Marie-Ève a eu lieu cinq ans après les faits, en 2014 - quand on dit que le système de justice est engorgé, ce n'est pas une blague -, il a duré deux semaines et elle a été reconnue coupable par un jury, après quatre jours de délibérations.

Le juge a pesé et soupesé toutes sortes de facteurs et, au nom de l'individualisation des peines, parce que Marie-Ève avait démontré des remords sincères, parce que ses chances de réhabilitation étaient excellentes, il l'a condamnée à 18 mois de prison.

Au sixième de sa peine, elle est sortie de Tanguay, sous conditions.

***

J'ai rencontré Marie-Ève la semaine dernière au Cirque du Soleil, où elle a repris le travail, après sa démission pour purger sa peine. Une des conditions de sa remise en liberté est un projet de justice réparatrice qui puisse éveiller le public aux dangers de l'alcool au volant : une exposition de 12 toiles relatant toutes les étapes vécues par Marie-Ève dans cette affaire.

Ça s'appelle Histoire d'une P.I. - pour personne incarcérée -, à la Galerie Crystal Racine, jusqu'à mercredi. Les profits de la vente des 12 tableaux seront versés à Éduc'alcool. C'est Éduc'alcool qui m'a suggéré d'écrire l'histoire de Marie-Ève(1).

Pendant une heure et demie, elle m'a raconté la signification de chacun des 12 tableaux, son sentiment de culpabilité immense, le chemin de croix que fut le procès à côtoyer les membres de la famille de Cédrick Jones chaque jour, à sentir physiquement leur peine, et le vertige qui l'a envahie quand une des soeurs de Cédrick Jones, à l'enquête préliminaire, assise devant elle et sa famille, s'est retournée et l'a regardée avant de lui dire, simplement : « C'était mon frère. »

Dans une salle de conférence du Cirque, Marie-Ève me montre donc ses toiles, sur un écran : Primate festif, Tamia en taule, Girafe somnolente, chacune représente une étape de sa vie depuis le 16 août 2009...

Mais j'ai envie de parler de Cédrick Jones.

« Penses-tu à Cédrick, des fois ?

- Tous les jours, me dit-elle. À la fin du procès, quand le jury a commencé à délibérer, j'ai donné une lettre à sa famille.

- Qui disait quoi ?

- Que je n'avais pas de mots pour dire à quel point j'étais désolée. Deux pages à la main. Je disais que si ma soeur était tuée de la même manière, je ne suis pas certaine que je pourrais pardonner. C'est ma meilleure amie. »

***

Lucille Jones, 78 ans, attendait mon appel, jeudi dernier. C'est le capitaine de police Yanic Parent qui nous a mis en contact. Je trouvais ça con de parler de la belle histoire de la réhabilitation d'une jeune femme à l'avenir radieux sans essayer de parler aux proches de sa victime.

« C'était un très bon garçon, mon Cédrick, cher Monsieur. Jovial, il rendait service à tout le monde. Tellement qu'il en était fatigant, un petit gars très sensible... »

Depuis la mort de Cédrick, son père Ronald ne va pas bien, m'a raconté Mme Jones. Il demande souvent à aller se recueillir près de la pierre qui marque l'endroit où Cédrick a été tué, en bordure de la 116. Le fils de Cédrick, Anthony, vit aussi très mal, à ce jour, avec la mort de son père...

« Et vous, madame Jones ? »

Elle prend une grande inspiration, au bout du fil.

« Je suis une mère, Monsieur. Je sais que ça peut arriver, elle est jeune, ça peut arriver. Ce qui nous touche, c'est... C'est qu'elle a fait trois mois de prison. A-t-elle eu sa leçon ? On ne sait pas. Mais j'ai parlé avec sa mère, au procès. Ça n'a pas l'air d'être du méchant monde. Et elle a eu autant de peine que moi, quand elle a vu sa fille partir en prison...

Mme Jones se met à pleurer.

J'évoque alors la lettre que Marie-Ève a écrite pour la famille de Cédrick, juste avant que le jury ne commence à délibérer. La voix de Lucille Jones s'illumine au bout du fil : 

« Oui ! Elle m'a écrit une belle lettre, Monsieur. Une lettre qui m'a beaucoup touchée.

- Vous souvenez-vous de ce qu'elle vous a écrit ? »

J'entends un bruit de papier qu'on manipule. Mme Jones avait la lettre, tout près. Et elle a commencé à m'en lire des bouts : « Je tenais simplement à vous dire à quel point je suis triste, à quel point je regrette cet événement tragique... »

Au bout du fil, nouveau bruit de papier, celui de la lettre que Mme Jones replie, peut-être est-elle remise dans son enveloppe.

« J'ai cette lettre collée au coeur, Monsieur. Ça m'aide à lui pardonner. Je vais toujours garder cette lettre, elle va me suivre dans ma tombe. C'est un soulagement de savoir que l'autre personne a des remords. Cette lettre a changé mes sentiments. Avant, je lui en voulais beaucoup, beaucoup. »

- Lucille Jones, mère de Cédrick Jones, happé mortellement le 17 août 2009 à Sainte-Madeleine

C'est la première chose que je voulais vous dire avec cette chronique : des fois, dire « Je m'excuse », même dans des circonstances terribles, peut avoir une valeur insoupçonnée.

Ce fut le cas pour Mme Lucille Jones(2).

***

Je sais ce qui peut vous passer par la tête, à ce stade de l'histoire.

Que Marie-Ève Lefebvre-Breton est une irresponsable qui n'aurait pas dû conduire saoule.

C'est vrai, elle a conduit bourrée : entre 103 et 143 mg par 100 ml d'alcool dans le sang, au moment du choc, selon l'expert qui a témoigné en cour. C'est sa responsabilité.

Mais elle ne pensait pas conduire ivre, quand elle a quitté la maison d'un ami, à Mont-Saint-Hilaire, au début de la nuit du 17 août 2009. Oui, elle avait beaucoup bu - « vin, bière, gin-tonic, shooter », relate le jugement - au Piknic Électronik du parc Jean-Drapeau, pendant la journée.

Et c'est précisément pourquoi elle avait cédé le volant à son ami, pour aller à Beloeil en soirée. C'est pourquoi ce même ami a encore conduit le véhicule de Marie-Ève pour aller à Mont-Saint-Hilaire, chez lui, pour finir la soirée dans la piscine.

Quand elle a pris le volant peu après 1 h, pour retourner chez elle à Saint-Hyacinthe, Marie-Ève se sentait « correcte » pour conduire, ça faisait quelques heures qu'elle n'avait pas bu. Le couple qui l'a secourue après l'accident en témoignera en cour : elle parlait de façon cohérente, elle ne titubait pas, elle ne sentait pas l'alcool.

Cette nuit d'août 2009 sur la route 116, « l'alcool au volant », c'était une jeune femme de bonne famille avec les valeurs aux bonnes places et un bon job au Cirque du Soleil, qui se sentait sincèrement capable de conduire et qui ne semblait pas saoule, quand des témoins l'ont vue, après le drame.

Ce soir-là, comme plein d'autres soirs, « l'alcool au volant » n'était pas forcément le fait d'un monstre d'ivrognerie, incapable d'insérer la clé dans le contact. Ce sont des gens par ailleurs très bien qui causent parfois ces accidents qui blessent annuellement 3000 Québécois, qui en tuent 200 : c'est la seconde chose que je voulais dire avec cette chronique.

1. 1701, rue Gilford, sur le Plateau.

2. Les deux soeurs de Cédrick, Daisy et Terry, ne partagent pas ces sentiments de pardon, m'a dit Mme Jones.

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