Tout le monde doutait de «Justin»

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

C'était en novembre 2010, dans le petit studio vieillot des Francs-tireurs à Verdun. Je recevais ce jour-là un ovni politique en la personne de Justin Trudeau, député fédéral de Papineau.

J'avais déjà écrit des choses déplaisantes sur M. Trudeau, aux balbutiements de sa carrière politique. Notamment sur cette pitrerie : une vidéo de campagne « en bilingue » où il passait de l'anglais au français à l'anglais au français, dans la même phrase...

J'avais aussi écrit que sa vision du Canada et du fédéralisme n'avait pas de racines au Québec...

Et M. Trudeau avait beau avoir gagné son investiture et arraché Papineau à une députée populaire, la bloquiste Vivian Barbot, je n'étais pas mieux que les autres : je voyais en M. Trudeau un poids plume politique.

Notre recherchiste avait découvert cette perle en préparant l'entrevue avec le fils de Pierre Trudeau : pour épater la galerie, il lui arrivait parfois de faire semblant de tomber dans les escaliers, dans les partys. Frissons garantis, évidemment.

« C'est un truc que mon père m'a enseigné », a-t-il dit, avant de raconter la dernière fois où il avait fait ce coup pendable à des amis, dans le hall d'un grand hôtel de Toronto. Devant l'air ahuri des témoins, sa femme Sophie « riait à en pisser », m'avait-il lancé, avant d'ajouter que « la vie est trop importante pour être prise au sérieux ».

« On a un escalier, ai-je dit à M. Trudeau. Peut-on avoir une démonstration ? »

J'étais sûr qu'il répondrait « non ».

« Aucun problème ! », a-t-il répondu, du tac au tac, avant de se lever et de marcher vers la porte.

Et il l'a fait, il a déboulé les escaliers menant vers le sous-sol du studio. Une scène spectaculaire qui a fait le tour du web à l'époque et qui ressort des boules à mites de temps en temps, pour montrer le côté givré de Justin Trudeau : HBO l'a utilisée dimanche dernier, à l'émission Last Week Tonight, dans un segment sur les 42es élections canadiennes.

Après cette entrevue avec Justin Trudeau, je me suis fait deux réflexions.

Un, voici un politicien qui essaie d'être différent. Oui, il dit et fait des choses qui décoiffent, mais je crois comprendre un peu mieux d'où ça vient : d'un désir de ne pas se servir trop de la langue de bois.

Deux, Justin Trudeau ne sera jamais premier ministre du Canada : son goût pour les pitreries, comme se lancer du haut d'un escalier, le perdra.

Cinq ans plus tard, presque jour pour jour, Justin Trudeau vient d'être élu premier ministre du Canada, bien installé sur une majorité forte. Au Québec, son PLC a remporté 40 sièges et 35 % des voix exprimées.

Au Canada, il a ramené son parti d'entre les morts : de 34 sièges gagnés par Michael Ignatieff en 2011, le PLC en a gagné 150 de plus, lundi.

Il faut donc reconnaître que chaque fois que Justin Trudeau a été sous-estimé, tenu pour quantité négligeable, il a bagarré ferme et il a fini par gagner.

Quand le Canada débattait de l'intention des conservateurs d'envoyer des CF-18 bombarder le groupe armé État islamique, le chef libéral a fait une blague en anglais, une blague intraduisible faisant un lien entre l'utilisation des CF-18 et un homme qui sort son appendice sexuel de son pantalon, pour en exhiber la taille. Ce jour-là, je me suis dit que Justin Trudeau allait s'automutiler à grands coups de gaffes, dans une campagne de 35 jours...

J'avais pensé la même chose quand le chef libéral avait tenté une pirouette sémantique à Tout le monde en parle en février 2014, réduisant les intrusions de la Russie en Ukraine... aux mauvaises performances des hockeyeurs russes aux Jeux de Sotchi.

Eh bien, la campagne a plutôt duré 78 jours et Justin Trudeau ne s'est pas autopeluredebananisé, contrairement à ce que prévoyaient bruyamment les conservateurs, eux qui répétaient depuis des mois que « Justin » n'était pas prêt à gouverner.

(Au chapitre des gaffes, je note cependant la présence de Dan Gagnier dans son entourage, présence qui l'a rattrapé à la fin et qui devrait éveiller le premier ministre élu aux dangers des portes tournantes qui font valser les hommes de l'ombre de la politique à la business, à la politique, encore : qui servent-ils vraiment ?)

Il a mené une campagne positive, il a répété ses slogans sans céder aux tentations de la candeur autodestructrice et il a largué ce sourire condescendant qu'il affichait parfois en entrevue, quand il balançait une boulette dont il était particulièrement fier.

Il y a un an, personne ne voyait Justin-le-gaffeur devenir premier ministre du Canada. Il l'est, pourtant.

Il y a une leçon là-dedans et dans le retour à la vie des libéraux fédéraux : il est hasardeux de faire de grandes prédictions, en politique. 

Les circonstances changent, les individus s'améliorent et ce qui plaît aux électeurs ne saute pas toujours aux yeux de ceux qui, comme moi, ont une tribune.

Et je vais oser un parallèle entre Justin Trudeau et un autre chef politique un peu brouillon, un chef prompt à s'autopeluredebananiser, un chef débutant qui est actuellement négligé et qui porte, lui aussi, un nom de famille plus grand que sa personne...

Je parle de Pierre Karl Péladeau, bien sûr.

Vous riez ?

Tout le monde riait de Justin Trudeau, en 2010. Je ne dis pas que M. Péladeau va gagner une majorité péquiste en 2018, encore moins un troisième référendum.

Je dis qu'en politique, on ne sait jamais, jamais, jamais ce qui peut survenir. Justin Trudeau en est la preuve vivante.

Niqab et sondeurs, bis

Mardi, j'ai écrit que ce sont les sondeurs qui devraient porter un niqab, tant ils ont été dans le champ sur leurs prévisions...

Claire Durand, professeure au département de socio de l'UdeM, grande spécialiste des sondages, n'est pas entièrement d'accord : « Sur le pourcentage de votes prévu pour chaque parti, les sondeurs ont été à peu près parfaits. »

Là où elle est d'accord avec mon analyse, c'est sur la difficulté, à partir de sondages basés sur des échantillons régionaux ou provinciaux, à transposer les pourcentages d'intentions de vote en circonscriptions, quand il y en a 338.

Si les sondeurs ont eu le compas dans l'oeil, dit Mme Durand, ce sont les « agrégateurs », ceux qui font ces projections de sièges, « qui devraient tenter de voir où ils ont fait erreur, pour voir comment raffiner leur modèle ».

Leçon pour les prochains scrutins, professeure ? « Il faut faire attention aux projections de sièges. Et ne jamais se fier à un seul sondage pour avoir une idée de la situation. »

***

Précision: Un correctif a été apporté à la présente chronique, qui rapportait d'abord que le PLC avait récolté 51,3% des voix, chiffre qui exprimait plutôt le pourcentage des sièges. Nos excuses. 

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer