L'empathie, c'est pour les autres

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Eh bien, Michel Chartrand avait tort. Le monumental syndicaliste québécois, rappelez-vous, avait dit à Bernard Derome qui l'interviewait un soir d'élections que «le human interest, ça me fait chier». Depuis, une certaine gauche répète cette phrase pour dénoncer les-médias-qui-ne-s'occupent-pas-des-vraies-affaires.

Plus c'est loin, moins t'as de lien avec le drame, plus t'as besoin de t'identifier audit drame pour te sortir de ta torpeur, du métro-boulot-dodo, de ta vie de selfies et des photos de pétoncles du nouveau resto top foodie.

Cette semaine, le human interest a donné un sanglot collectif aux opinions occidentales, sous la forme d'une photo épouvantable. La photo d'un enfant syrien anonyme, couché la face dans le sable, semblant dormir sur une plage turque. Un enfant dont la famille voulait gagner la Grèce.

On sait depuis des années que la crise humanitaire résulte de la guerre civile. Tout l'été, les migrants et Syriens se sont noyés en mer en tentant de gagner l'Europe. On a vu les photos. On a entendu les témoignages. Idem pour les migrants africains qui transitent par la Libye.

Écho dans les opinions publiques? Minimal.

Vous allez peut-être me dire que les médias font mal leur job, qu'ils ne couvrent pas les bonnes affaires. J'ai envie de vous demander quels médias vous consommez. Ceux que je consomme parlent des réfugiés syriens depuis des semaines, des mois, des années. Pas toujours à la une, c'est vrai.

Mais il y a une couverture. Il y a des photos. Il y a les détails de ces dizaines de réfugiés morts dans un camion, en Allemagne. Il y a écho aux inquiétudes des responsables du Programme alimentaire mondial de l'ONU qui annonçaient (le 1er juillet) que ses coffres étaient vides, qu'ils allaient devoir suspendre toute l'aide aux réfugiés syriens en Jordanie et la moitié de l'aide à ceux coincés au Liban: les pays donateurs ne donnent pas assez.

C'est su, c'est connu. Comme les réticences actuelles du Canada à accueillir les réfugiés avec une générosité semblable à celle qui nous a fait accueillir - jadis - des Irlandais, des Hongrois, des ex-Yougoslaves et autres boat people d'Asie du Sud-Est qui fuyaient les persécutions, les horreurs que la loterie de la naissance leur avait fait subir. C'est su. C'est connu. Parlant de savoir, saviez-vous que la fille Kardashian était au Beachclub, l'autre jour?

On connaît les horreurs du monde. On les connaît, mais notre attention est requise ailleurs, nous, citoyens du monde libre, du monde bien nourri et du monde bien diverti.

La Syrie, ses déplacés, ses tués, ses violées, ses réfugiés?

C'est une injustice pétrie d'horreur qui en rejoint d'autres, comme les femmes autochtones qui crèvent ici dans l'indifférence. Le réchauffement climatique, partout. Haïti. Le Soudan du Sud. La Tchétchénie. L'itinérance. La guerre civile larvée en Ukraine. Toutes ces horreurs deviennent un bruit de fond dans notre quotidien: c'est là, mais on ne le remarque plus. Zzzzzzzz.

Puis, un jour, boum, une photo. Une photo qui nous réveille, une photo qui en vient à symboliser tout ce qui est mal chez les hommes. Là, on s'identifie. Human interest.

On a su que le petit Syrien échoué comme une algue avait un nom, Aylan Kurdi. Non, finalement, le Canada n'avait pas reçu de demande formelle de sa famille pour être accueillie, comme on l'a pensé dans la journée de jeudi.

C'est plate pour la game électorale, mais le ministre de l'Immigration Chris Alexander n'est pas responsable de la mort d'Aylan, de son frère, de sa mère.

Si le Canada est responsable, c'est de ne pas être aussi généreux qu'il pourrait l'être avec les réfugiés, comme tant d'autres pays d'ailleurs. Responsable d'être aussi chiche que d'autres à financer les programmes de l'ONU qui donnent le minimum aux réfugiés entassés dans les camps. Responsable de ne fesser que sur le groupe État islamique et pas sur Assad, jamais, lui aussi grand créateur d'horreurs.

On peut blâmer le gouvernement du Canada, on peut. Mais un gouvernement est le reflet de son époque, de ses citoyens. Où était le mot-clic dénonçant, ces dernières décennies, l'accueil de plus en plus restreint de réfugiés dans notre grand et riche pays? J'ai dû le rater.

Je n'ai par contre pas raté cette lettre circulaire, reçue mille fois par courriel, une lettre pleine de faussetés, de fiel et de préjugés et qui mettait les Canadiens en garde contre ces salauds de réfugiés qui débarquent ici et qui font la belle vie à nos dépens. Symptôme et conséquence d'un déficit d'empathie bien présent, si présent qu'on ne l'entend plus: il devient plus aussi un bruit de fond. Zzzzzz.

Avez-vous remarqué, avant Aylan, ce qui dominait la campagne électorale?

L'économie, bien sûr.

La campagne a été monopolisée par l'économie, récession ou pas, déficits ou pas. Et par le saupoudrage de tous ces crédits d'impôt, pour tout et pour rien. Ça illustre bien l'époque: «Moi pis mon crédit d'impôt.»

L'Autre? L'Autre, il était où, l'Autre? Je parle de l'Autre en tant que défavorisé, négligé, marginalisé, en tant qu'objet abstrait de compassion, pas seulement du réfugié. Il n'était nulle part. Et ça illustre bien l'époque. L'empathie pour l'Autre, on laisse ça à d'autres.

Moi. Ce qui compte, c'est moi; moi pis ma baisse de TPS, moi pis mon crédit d'impôt pour l'achat de kit d'outdooring; moi pis mon petit confort ménager, mon orteil dans ma piscine creusée. Ou hors terre, si je suis vraiment, mais vraiment malchanceux.

***

EMPATHIE - Ouf.

J'écrivais cette semaine être d'accord (pour une fois!) avec le ministre de la Santé Gaétan Barrette, dans son accueil des réticences des maisons de soins palliatifs et des médecins en soins palliatifs hospitaliers...

Hier, si vous avez entendu un bruit rappelant mille chevaux galopant, c'était le naturel du ministre qui le rattrapait. Sur Twitter, il a écrit: «Depuis hier, sur l'aide MD à mourir, nous avons eu le courage de défendre les droits des patients. Silence décevant des oppositions!»

La péquiste Véronique Hivon était pourtant sur toutes les tribunes pour dire sa déception et faire de la pédagogie, mais bon, ce n'est pas grave, pourquoi s'embarrasser des faits? Après tout, il reste 1154 jours avant l'élection, faut marquer des points.

Fascinant Barrette. Si souvent si vif, si informé, si sensé.

Si souvent si sinistre de partisanerie, même sur un des seuls enjeux où il ne faut pas l'être: la fin de vie.

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