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On ne sait plus sur quel masque danser

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Vendredi matin, j'ai retrouvé mon iPhone et je me suis donné le droit de retourner sur internet. Mon débranchement aura finalement duré dix jours.

Quelques lecteurs m'ont demandé ce que je voulais «prouver», en me débranchant ainsi, pour cette série. Réponse: rien.

Je voulais surtout constater ce qui est superficiel, nécessaire, inutile et capital dans ma relation avec les outils numériques de l'époque, le plus probant étant cet «outil social total»* qu'est le téléphone intelligent...

Pour faire ces constats, il fallait que je m'éloigne de Google, de Facebook, de Twitter, de mon iPhone.

Dans la recherche faite pour cette série, deux citations me hantent encore, quand je pense à ma relation avec les outils numériques de notre temps. Elles sont de Nicholas Carr, auteur en 2010 du livre The Shallows, qui explore les effets d'internet sur nos vies et sur nos cerveaux.

1. «L'interactivité de l'internet nous donne de puissants outils pour trouver de l'information, pour s'exprimer, pour converser avec autrui. Elle nous transforme aussi en rats de laboratoire qui recherchent constamment des miettes de bouffe intellectuelle ou sociale.»

Quel est l'effet de cette stimulation sur nos cerveaux? La recherche commence à se pencher sur cette question. Le mien, depuis quelques années, s'informe, réfléchit et interagit avec autrui différemment...

Je ne sais pas si c'est entièrement une bonne chose.

2. «Nous cédons le contrôle de notre attention à nos propres périls.»

Mes médias sociaux sont comme un robinet posé sur une certaine intelligence collective. Par exemple, Twitter m'expose - rapidement et simplement - à des sources d'information qui contribuent à me façonner comme personne, comme citoyen et comme journaliste.

Mais je perds un temps fou à zapper d'un tweet futile à un statut débile à une vidéo inutile. J'épie moi aussi la vie des autres, spectateur consentant et volontaire du spectacle virtuel dans lequel mes semblables jouent...

Résultat: le nez collé sur mon iPhone, je cède le contrôle de mon attention à des algorithmes qui choisissent des contenus à ma place, occupé que je suis à chercher des miettes de nourriture intellectuelle et sociale, pour nourrir mon cortex cérébral en plein recalibrage.

Contrôler ou être contrôlé...

Telle est la question qui trotte dans ma tête, ces jours-ci.

***

Tout n'est pas troublant, en cette ère numérique, même si c'est ce qui a retenu mon attention pour cette série...

Je pense à Gilles Bouthillette, père de deux grands garçons, trois fois grand-papa. «Le numérique et surtout l'internet n'ont été que des plus dans ma vie», m'a-t-il écrit, avant de m'expliquer que Skype et Facebook lui permettent de garder le contact avec sa descendance, éparpillée à Sept-Îles et Munich. «Vous comprenez que je ne les vois pas souvent, ce qui ne veut pas dire que je ne m'intéresse pas à leurs vies.»

Et quand M. Bouthillette est allé à Munich voir son gars, pour la première fois en trois ans, il n'était pas complètement déphasé: «Ces gens, ces lieux dont il me parlait régulièrement ne m'étaient pas totalement étrangers, grâce au Net.»

Et je pense à Martin Mailhot, qui travaille au Mali, ce qui inquiète parfois sa maman, Mariette Boulanger, 90 ans, qui vit à Victoriaville. Il m'a envoyé une jolie photo de Mme Boulanger, «skypant» avec son fils qui habite au bout du monde: «Ça ressemble à ça, une maman heureuse de voir que son fils se porte bien au Mali, malgré la menace islamiste et l'Ebola...»

Bref, sacrée belle ère. Je ne vivrais dans aucune autre, malgré mes doutes.

***

Après avoir lu ma saga sur Kim Laurin** - une «amie» Facebook qui n'existait pas -, Alain Farah, auteur (Pourquoi Bologne?) et professeur (à McGill), m'a écrit ceci: «En poussant le raisonnement, on en vient à douter de notre propre existence sur les surfaces virtuelles, doute nécessaire et sain mais dont la conclusion est shakespearienne: I am not what I am, je ne suis pas ce que je suis...

De tout temps, l'homme s'est mis en scène, ne serait-ce qu'en enfilant un perfecto ou en choisissant une mise en plis. Mais la possibilité de mise en scène se démultiplie, note Farah: «L'identité se complexifie, c'est du plastique, du polymère, ça se modifie en fonction des lieux, des situations...»

Pourquoi se mettre en scène? Réponse dans la magnifique chanson Creep de Radiohead, reprise dans la trame sonore de The Social Network, le film basé sur la genèse de Facebook: «I wish I was special...»

Fabienne Elliott, doctorante et prof, croit que c'est son sujet d'intérêt universitaire - l'identité - qui subit une mise à jour extrême: «Nos identités fragmentées se chevauchent maintenant où, avant, elles régnaient chacune sur leur petit royaume. On ne sait plus sur quel masque danser.»

L'autre matin, au resto. Un homme, une femme, leur petit bébé. Lui, le nez dans son téléphone. Elle, même chose. Le bébé qui fixe le vide. Chacun dans son monde.

J'ai repensé à Louis-José Houde qui, comme plusieurs d'entre vous, m'a dit son ras-le-bol devant cette scène devenue classique: la moitié des convives qui, autour d'un repas, ont le nez collé sur leur écran...

Comme si les gens autour de soi - en chair et en os - n'étaient pas assez intéressants pour être dignes de notre attention. Comme si les amis virtuels l'étaient plus...

Peut-être.

Mais à ce repas, à cette table, on ne choisit pas le profil que nos amis verront de notre visage. Sur sa photo Facebook, si. Nos répliques, autour de cette table, sont peut-être moins songées que celles que nous lançons sur Twitter. Et le rôti de boeuf que nous savourions, sur Instagram, a toujours l'air à point, on ne voit jamais qu'il était trop cuit...

J'émets cette idée: et si, autour de cette table, c'était soi-même qu'on fuyait, plutôt que les autres convives?

***

Courriel de Josée Duchesneau... En 2002, prof d'immersion française à Vancouver, elle avait fait faire une expérience de débranchement à ses étudiants. Une semaine sans internet, sans cellulaire, sans télé. C'était avant les téléphones intelligents...

Elle cite le constat d'une étudiante, qui avait souffert de ce débranchement. Et c'est à cette étudiante anonyme que je laisse le soin de conclure cette série que vous avez pu lire dans La Presse ces derniers jours...

«Les gens prennent de la drogue pour oublier leurs problèmes. La technologie te fait oublier que tu es seul.»

MERCI - Merci aux dizaines de lecteurs qui m'ont écrit et qui m'ont parlé de leurs expériences numériques pour cette série. Je n'ai pas pu citer tout le monde, mais vous avez tous contribué à façonner les thèmes présentés dans ces textes. I like...

- FIN -

*Dixit le Philosophie Magazine d'octobre 2013.

** Je reviendrai sur le cas de «Kim» prochainement.

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