Stéphane Archambault: les 650 pas d'un homme brisé

Stéphane Archambault et sa fille Jessica.... (Photo La Presse)

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Stéphane Archambault et sa fille Jessica.

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C'était soir de fête chez les Archambault. On attendait le plus vieux, pour son anniversaire. Sylvie Chevrier préparait les légumes pour la raclette. Son mari, Stéphane, est arrivé avec des sacs d'épicerie. Puis il est monté à l'étage.

Sylvie a pensé: «Il va étudier un peu avant le souper.»

Le lendemain, Stéphane Archambault, 48 ans, préventionniste civil au Service des incendies de Montréal (SIM), devait passer l'examen final pour un certificat universitaire nécessaire pour confirmer une promotion de cadre.

Deux des quatre enfants de Stéphane et Sylvie étaient déjà là. La maison de la famille, sur la Rive-Sud, commençait à s'animer. Ne manquait que Samantha et le plus vieux, le fêté, qu'on attendait d'une minute à l'autre.

À un moment donné, Sylvie a lancé à Stéphane, à l'étage: «Je vais aller te porter une coupe de vin!»

Pas de réponse.

«Jessica, a-t-elle dit plus tard à sa plus vieille, va donc voir si papa est en haut.»

Stéphane n'était pas là.

Sylvie est montée. N'a trouvé son chum ni dans la salle de bains ni dans la chambre. Elle a appelé le portable de Stéphane: il a sonné dans la maison.

Puis, Sylvie a trouvé le portefeuille de son chum.

Ses clés.

Et son alliance.

Tout de suite, elle a su.

Tout de suite, la maisonnée a été prise de panique et s'est préparée à faire de recherches. Il fallait trouver Stéphane, et il fallait le trouver maintenant. Tous ceux qui en avaient une ont sauté dans leur auto pour tenter de le trouver dans les rues du quartier. Sylvie est allée à la bibliothèque, s'accrochant à l'espoir que son chum y était allé pour étudier.

Sylvie a appelé le 911. A signalé sa disparition. A expliqué qu'il n'allait pas bien depuis quelques jours.

C'était le vendredi 19 octobre 2012.

Qu'est-ce qui peut briser un homme?

C'est la question qui m'a hanté dans les dernières semaines, quand j'ai enquêté sur le milieu de travail d'une toxicité inouïe de Stéphane Archambault.

Préventionniste, il s'occupait principalement du «schéma de couverture de risque» au SIM. Le secteur Prévention du SIM loge dans une ancienne usine de boissons gazeuses, au 200, rue de Bellechasse.

Ce climat, si je me fie à des entrevues avec la famille de Stéphane Archambault, avec le président du syndicat des cols blancs et avec plusieurs de ses collègues, est devenu toxique quand un nouveau patron a pris la tête de la Prévention.

Cet homme, c'est Pierre Sigouin.

Avant 2002, il était chef de division au service de prévention des incendies de Pierrefonds. La fusion a fait de lui un employé du SIM. Il a monté les échelons jusqu'à la haute direction. En 2010, il est devenu assistant-directeur à la Prévention. Il a enseigné la prévention des incendies. Ses liens d'amitié avec le directeur du SIM, Serge Tremblay, et l'adjoint de celui-ci, Jacques Proteau, sont serrés (voir texte au bas de la chronique).

Quand Pierre Sigouin est arrivé à la Prévention, en 2010, il s'est installé en douceur, se posant en ami de tous. Multipliant même les demandes d'amitié sur Facebook. «À la limite, il était cool», me dit un employé du SIM.

Mais une autre version de Pierre Sigouin s'est rapidement imposée parmi l'équipe de civils de la Prévention: un gestionnaire aux méthodes dignes d'un bully de cour d'école.

«Sigouin a instauré un régime de terreur», note un employé, une expression maintes fois entendue au cours de ce reportage.

«J'vas y péter la yeule. J'vas y péter la yeule. J'vas y péter la yeule. J'vas y péter la yeule. J'vas y péter la yeule. J'vas y péter la yeule. J'vas y péter la yeule. J'vas y péter la yeule. J'vas y péter la yeule.»

Quelqu'un, dans cette réunion du 21 mars 2012 au 200, rue de Bellechasse, a compté le nombre de fois (neuf) où Pierre Sigouin a répété cette phrase à voix basse pendant que Stéphane Archambault parlait, à l'autre bout de la table.

La phrase était destinée à Archambault, qui n'avait pas entendu l'ordre de son boss de cesser de parler. Le préventionniste n'a pas non plus entendu son boss le menacer physiquement.

«Stéphane est donc allé lui parler quand il a su, me dira plus tard Sylvie Chevrier. Il lui a dit que ça ne se faisait pas, parler aux gens comme ça.»

La menace de «péter la yeule» lancée par Sigouin à son employé était connue de la hiérarchie. Le patron de Sigouin, son ami Jacques Proteau, numéro 2 du SIM, était au courant. Le directeur Tremblay aussi. Mais Proteau n'a pas sanctionné Sigouin.

En entrevue avec le directeur Tremblay, je me suis étonné de cette clémence. Une menace de «péter la yeule» à quelqu'un n'est pas banale, surtout en milieu de travail. Surtout de la part d'un patron.

Ça devrait valoir une réprimande quelconque, non?

«Avec le recul, vous avez raison. Mais au moment où on l'apprend, on y est peut-être allés avec la vision du passé.»

La «vision du passé», c'est l'époque où on se parlait ainsi en milieu de travail sans que cela soit socialement inacceptable. C'est une époque qui n'est pas tout à fait révolue chez les pompiers de Montréal. Mais à la division Prévention, qui emploie surtout des civils, c'était du jamais vu avant l'arrivée de Sigouin.

Pierre Sigouin, pour ses menaces à Archambault, a simplement été forcé de s'excuser à son employé.

Dans cette note envoyée au préventionniste et à tous ceux qui étaient présents le 21 mars, Sigouin écrit: «Ces propos étaient plus que déplacés et inappropriés et je t'assure que cela ne se reproduira plus.»

Il mentait.

Car malgré cet incident, Pierre Sigouin - qui n'a pas donné suite à une demande d'entrevue - a continué à gérer ses employés de la Prévention avec son style habituel.

En s'adressant à eux à grand renfort de jurons, par exemple. «Câlisse», «tabarnak», «estie»: autant de sujets, verbes et compléments directs. Tous ceux à qui j'ai parlé m'ont raconté l'affection de Pierre Sigouin pour les métaphores crues. Quelques exemples: «Si tu m'en-trou-de-cul-te, j'vas t'mettre dehors.» «J'vas t'ouvrir un parapluie dans l'cul.» «J'vas t'rentrer la pince à saucisses dans le cul.» «Vous êtes des petits poulets, moi, un aigle: des fois l'aigle arrache la tête d'un petit poulet.»

Il lui est arrivé de lancer des chaises dans les murs pour secouer ses troupes. L'humiliation publique de subalternes en réunion, en les invectivant et en les interrompant à outrance, était routinière, pour lui.

Je ne parle pas d'un gardien de prison en 1970. Je parle du gestionnaire d'une grande organisation comme la Ville de Montréal, au XXIe siècle.

À ce jour, la Ville de Montréal refuse de dire que Sigouin s'est livré à du harcèlement psychologique. Serge Tremblay, directeur du SIM, utilise plutôt ces mots: «Il a créé un climat de travail malsain.»

Stéphane Archambault a-t-il été ciblé différemment de ses collègues?

Dur à dire. Ce qui est clair, c'est que Sigouin l'a constamment menacé de bloquer sa promotion au grade de chef, en plus des insultes habituelles.

Sylvie Chevrier, sa femme: «Il disait constamment à Stéphane: M'as te l'enlever, ta chemise blanche. Il disait aussi: Même quand tu vas l'avoir, ton certificat universitaire, j'te nommerai pas.»

Peu à peu, à l'automne 2012, Stéphane Archambault s'est mis à sombrer. En octobre, toute la maisonnée savait que le chef de la famille souffrait intérieurement.

Sa fille Samantha se souvient de l'avoir vu pleurer. Jessica: «Je l'avais vu pleurer dans des moments normaux: à la mort de quelqu'un, dans un moment de grande fierté pour ses enfants. Mais jamais comme ça.»

Ce mois-là, Stéphane Archambault a brutalement été muté dans une autre section de la Prévention, à LaSalle. Une rétrogradation, aux yeux des employés de la Prévention à qui j'ai parlé. Pour eux, LaSalle «c'est une punition».

Après l'annonce de sa mutation, m'a relaté Sylvie Chevrier, Sigouin aurait enfoncé le clou, en entrant dans le bureau d'Archambault. «Il a dit à Stéphane: Je te l'avais dit que je te casserais!»

Le jeudi 18 octobre, Stéphane Archambault a échoué dans le bureau du médecin. Il a obtenu un congé de maladie. Symptômes dépressifs.

«Le médecin m'a demandé si j'avais une arme chez moi, a-t-il dit à Sylvie, cet après-midi-là.

- Regarde-moi dans les yeux, Stéphane Archambault! a répondu Sylvie. As-tu l'intention de te suicider?

- Non. Je vous aime trop pour ça.»

En ce vendredi 19 octobre, Sylvie n'avait pas rêvé: la porte avait bel et bien claqué. Stéphane avait bel et bien quitté sa maison sans dire un mot.

Et il a marché vers le pont.

À quoi pensait-il?

Personne ne le sait.

Mais le fait est que, en ce 19 octobre 2012, Stéphane Archambault, 48 ans, père aimant et dévoué, employé apprécié de ses confrères, était un homme brisé. Brisé par le climat toxique qui régnait au Service des incendies de la Ville de Montréal.

À pied, six minutes séparent la maison des Archambault du pont. Quelque chose comme 650 pas.

Stéphane Archambault était à la tête d'une famille qui suintait l'amour. Une tribu tricotée serré. «Ma raison de vivre», avait-il dit à sa femme, la veille.

Mais en ce 19 octobre, cet amour immense a été éclipsé. Et Stéphane Archambault a marché jusqu'au pont, a fait 650 pas fatidiques.

Arrivé au pont, a-t-il hésité?

Personne ne le sait.

Il est mort sur le coup en tombant sur le dos, sur la voie rapide.

Pierre Sigouin... (Photo La Presse) - image 2.0

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Pierre Sigouin

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Les liens d'amitiés

Pierre Sigouin est un ami d'enfance du directeur du Service des incendies de Montréal (SIM), Serge Tremblay. C'est d'ailleurs Tremblay qui dirigeait le service des incendies de Pierrefonds au moment de son embauche là-bas.

Sigouin est le parrain du fils de Tremblay. Et le directeur Serge Tremblay est le parrain de la fille de Sigouin.

Le numéro 2 du SIM (jusqu'à sa retraite, en janvier), le directeur adjoint Jacques Proteau, est aussi un ami personnel de Sigouin. Quand Proteau s'est séparé de son ancienne femme, Sigouin a hébergé son patron chez lui.

La nouvelle conjointe de Jacques Proteau, Martyne Ouellet, était quant à elle responsable du service des ressources humaines de la Prévention. Cette situation indisposait les employés, qui estimaient impossible de se plaindre de leurs patrons à un service dirigé «par la blonde du boss».

De plus, le trio Tremblay, Proteau et Sigouin se côtoyait à l'extérieur du travail. Voyages de pêche, casino: les photos témoignant de leur amitié étaient bien en vue dans le bureau de Pierre Sigouin.

Serge Tremblay jure que son amitié pour Pierre Sigouin n'a aucun lien avec les promotions de celui-ci au SIM. Il jure aussi que cette amitié n'a joué aucun rôle dans son maintien en poste. Il m'a aussi dit: «M. Sigouin n'est plus mon ami.» MM. Sigouin et Proteau n'ont pas répondu à des demandes d'entrevue.

 

 

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