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«L'amour, c'est la grande affaire»

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L'amour est le seul moteur de la survie, a chanté Leonard Cohen. C'est en pensant à ces paroles que notre chroniqueur Patrick Lagacé s'est lancé dans une quête pour comprendre l'amour tel qu'il se vit de nos jours. D'un vieux fait divers montréalais en passant par les mots de Goethe et de Godin, par des témoignages de lecteurs et par une théorie touchant les atomes, il met ici la table pour cette série qui se poursuivra dans les pages de La Presse jusqu'à jeudi prochain, jour de la Saint-Valentin.

La dame porte un col roulé et des lunettes, elle a l'air de ce qu'elle est, une prof d'anthropologie. Elle s'appelle Helen Fisher et sa spécialité, c'est l'amour humain. Mains dans les poches, les yeux sur ses notes, elle ne donne pas l'impression d'être la conférencière la plus spectaculaire en ville...

«Je crois que l'amour est plus puissant que le désir sexuel, dit-elle. Si vous demandez à quelqu'un de coucher avec vous, et que cette personne dit: Non, merci, vous ne vous suiciderez pas ou vous ne sombrerez pas dans une dépression. Mais assurément, partout dans le monde, vous trouverez des gens dont l'amour est rejeté qui vont se tuer pour cela...»

Et c'est ici que la voix d'Helen Fisher gagne en assurance, monte en intensité, prend une qualité quasi musicale et que sa conférence, Why We Love, Why We Cheat, qui compte 2,5 millions de visionnements sur le site de TED, devient irrésistible.

«Les gens vivent pour l'amour. Ils tuent par amour. Ils meurent par amour. Ils en font des chansons, des poèmes, des romans, des sculptures, des tableaux, des mythes, des légendes. On a trouvé des preuves de ce puissant processus cérébral dans plus de 175 sociétés. Je crois aujourd'hui que c'est le plus puissant processus cérébral du monde, qui génère à la fois une joie et une détresse immenses.»

Il y avait longtemps que j'avais envie de faire une grande série sur l'amour. L'idée a peut-être germé en 1999, quand j'ai couvert un fait divers tragique. Dans un réduit du palais de justice de Montréal, un homme signe les papiers de son divorce.

Puis, quand tout est fini, quand les avocats remballent leur paperasse, il sort un couteau et poignarde son ex-femme. Dans la mêlée, son propre avocat est blessé. Le palais de justice est évacué; l'homme est arrêté.

J'ai pensé tout bas ce que le public a pensé tout haut, en couvrant ce drame, en interviewant l'avocate de la femme: Méchant fou...

Le procès a ajusté le cadre du contexte, si je puis dire. L'homme avait rencontré cette femme plus jeune que lui, une Cubaine, lors d'un voyage au pays de Castro. Il était tombé amoureux d'elle. L'avait mariée là-bas. L'avait parrainée pour qu'elle puisse vivre ici, avec lui.

Elle l'a largué en débarquant à Montréal, ou presque.

Pour lui, cette femme signifiait que son rêve d'avoir une famille était à portée de main.

Pour elle, cet homme était un passeport pour échapper à Cuba. Point.

Le type avait été roulé dans la farine par une mise en scène sous les palmiers qui frôlait le cliché: la belle qui tombe en amour avec l'étranger plus vieux qu'elle.

Le contexte expliqué au procès n'excuse rien, ni le couteau ni la tentative de meurtre. Ce n'est surtout pas ce que je dis.

Mais ça explique. Le gars n'était pas un fou. Il était amoureux.

Helen Fisher, encore: Le plus puissant processus cérébral du monde, qui génère à la fois une joie et une détresse immenses...

J'ai retrouvé le vieux garçon, espérant l'interviewer pour cette série. Il a dit non. Je le comprends. Le scotch tape qui recoud les coeurs est parfois bien fragile.

***

Je sais, je sais, c'est un peu cucul de lancer une série sur l'amour dans la semaine qui mène à la Saint-Valentin. J'assume. Que celui qui n'a jamais chanté du Mario Pelchat dans sa voiture me lance le premier coeur en chocolat.

Pour cette série, j'ai lancé un appel de témoignages sur l'amour. Résultat: plus de 200 témoignages. Écrits sur tous les registres...

Philosophique (Ariane Laberge): L'amour est la réponse... Quelle était la question?

Lucide (Annie G.): J'ai pensé que j'aimais profondément mon mari, mais notre relation est tout sauf passionnée. Elle est réfléchie, tendre, affectueuse, sécurisante, mais pas brûlante, ardente. J'ai aussi pensé que c'était peut-être ça, le secret de la longévité en amour.

Juste (Fabien Nadeau): Justement, hier, on a enterré une amie, 77 ans, cancer généralisé. Son mari, mon ami, mon frère, me disait il y a quelques jours: Tu sais, Fabien, que nous allons la perdre. Ah, ce «nous»... L'amour, à notre âge, n'est pas face à face. Il est englobant.

Résigné (Gabriel C.): Elle a un copain, un chum. Je dois me contenter de rêver à elle.

Tout cela m'a inspiré cette série, qui abordera des thèmes comme l'amour-passion, l'infidélité, l'amour familial, l'amour qui se transforme, la sacralisation du couple et les apparences. L'amour impossible, l'amour qui meurt, aussi.

Fatalement, je ne réinvente rien, ici. L'amour peut-il être réinventé? Le jeune Werther qui souffre: «Quand je lis certain poète de l'Antiquité, je crois y lire ma propre histoire. Que n'ai-je pas à souffrir! Quoi, se peut-il qu'il ait existé autrefois des hommes aussi malheureux que moi?»

Sans le savoir, le jeune Philippe Genest fait écho à ce constat de Goethe, quand il m'écrit: «Ça porte à réfléchir quand tu reconnais quelques-unes de tes réflexions dans les écrits d'un certain auteur français barbu qui a le double de ton âge...»

Bref, aussi uniques et intimes que puissent être nos histoires d'amour, elles demeurent universelles, immémoriales.

L'amour reste le plus grand vecteur de tourments existentiels. Rose-Marie Charest, présidente de l'Ordre des psychologues du Québec: «La majorité des consultations en cabinet sont le fruit de problèmes de coeur. La vie amoureuse est la plus grande source d'émotion chez l'humain. Ça vaut pour ceux qui sont en relation, ça vaut pour ceux qui ne le sont pas.»

***

J'ai évoqué Johann Wolfgang von Goethe, plus tôt. Comme d'autres géants du courant romantique qui voit le jour à la fin du XVIIIe siècle, Goethe met l'introspection, l'amour, la recherche de l'âme soeur - l'amour, quoi - au centre de ses écrits.

Parallèlement, c'est aussi le début de la fin du mariage d'intérêt et de raison en Occident. On commence alors, tranquillement, à se marier par ce qui s'impose naturellement aujourd'hui: par amour.

Chiara Piazzesi, prof de sociologie à l'UQAM, qui étudie l'amour dans les sociétés occidentales contemporaines: «L'équivalence amour-mariage, cela commence à s'imposer à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe. Avec le romantisme, qui se concentre sur l'engagement émotionnel de deux partenaires.»

Aujourd'hui, ça tombe sous le sens. Qui, en Occident, ne se marie pas par amour? Mais à l'époque, c'était le lent début d'une révolution. La révolution de l'amour, rien de moins, selon le philosophe français Luc Ferry, qui a consigné sa séduisante théorie dans le livre du même nom...

Pour Ferry, avec le mariage d'amour, avec les enfants nés d'un amour-passion, c'est l'être humain qui est devenu seul foyer du sacré. «Le sacré n'a nullement disparu, il s'est simplement déplacé ailleurs, dans l'être humain et non plus dans des abstractions vides.»

Pour Ferry, le mariage d'amour a rendu l'Homme plus sympathique à l'Autre, à celui qu'il ne connaît pas. «Nos exigences sont devenues plus hautes, plus fraternelles», argue-t-il, «l'idéal de la sympathie nous a rendus de manière indéniable un peu moins indifférents» à la souffrance d'autrui. Ce n'est pas un hasard, selon le philosophe, si la montée du mariage d'amour est contemporaine de l'invention de l'humanitaire: la Croix-Rouge a été créée en 1863.

À hauteur de coeur, Helen Fisher a constaté la même chose, dans ses recherches. En interviewant des sujets pour ses recherches sur le sentiment amoureux, elle posait toujours la même question finale: Seriez-vous prêt à mourir pour la personne dont vous êtes amoureuse?

Ce qui sidère Helen Fisher, ce n'est pas que la réponse ait été si souvent oui, c'est que ce fut si souvent oui, comme si elle leur avait demandé de lui «passer le sel» !

Pardonnez ce long détour par l'anthropologie et par la philosophie historique. Par ce long détour, ce que je voulais dire, c'est que nos histoires d'amour, prises isolément, ne signifient probablement pas grand-chose pour la société. Mais mises bout à bout, nos histoires d'amour forment quelque chose comme une révolution dans l'histoire de l'Homme... Et de la Femme, bien sûr.

***

En terminant, trois questions.

Aimer, c'est quoi?

J'aime la définition du poète Gérald Godin, dans une lettre à Pauline Julien, citée dans La renarde et le mal peigné: «L'amour est une présence constante dans l'esprit et le coeur, mais une activité secondaire dans le temps, dans les 24 heures que nous vivons chaque jour.»

L'amour est une marchandise très rare pour Amos Oz, écrivain israélien. Dans Comment guérir un fanatique, il écrit: «Selon mon expérience, un être humain peut aimer dix personnes. S'il est très généreux, il peut en aimer vingt. Et s'il est excessivement chanceux, il peut être aimé par vingt personnes...»

Aimer, ça vient d'où?

Le botaniste français Jean-Marie Pelt, cité dans Le monde s'est-il créé tout seul?, soupçonne que l'infiniment petit est à l'oeuvre. Les quarks s'attirent trois par trois, écrit-il, ce qui donne les protons, les neutrons, les électrons...

Ceux-ci s'attirent, s'associent, donnent des atomes qui, en s'agglutinant, créent des molécules, puis des cellules, puis des tissus, puis des organes, ce qui débouche sur l'organisme...

Et ainsi de suite, jusqu'à la création d'une société. La nature est ainsi faite.

«Il y a tout le temps un mouvement d'attirance l'un vers l'autre [...]. Il y a une loi de coalescence des identités [...]. Il faut un spermatozoïde et un ovule pour créer un homme, un animal ou une plante. Au niveau humain, on appelle ça l'amour.»

Pour le botaniste Pelt, c'est simple: «L'amour, c'est la grande affaire, la grande question.»

Et aimer, quand ça ne dure statistiquement pas... À quoi bon?

La plus belle réponse à ce paradoxe m'est venue de Valérie Harvey. Elle avait été mariée, très jeune. Échec. Ce divorce derrière elle, Valérie s'est retrouvée au Japon. Là-bas, son chum lui a fait une demande en mariage.

«Quand je lui ai demandé pourquoi il me faisait confiance, même si nous savons tous les deux que l'amour ne dure pas nécessairement toujours, il m'a répondu que même si ça ne durait pas éternellement, il pourrait se rappeler qu'il m'avait suffisamment aimée pour me marier.»

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Commentaires (3)
    • J'apprécie votre série d'articles sur le sujet mais je trouve qu'on évacue une partie importante de l'être humain. Comme 95% des espèces animales, il n'est pas monogame. S'il l'est, c'est par obligation sociale. Et je doute qu'il y ait vraiment un espace suffisament clos pour englober deux égos de façon durable. Non , je ne suis pas célibataire mais je suis assez lucide pour ne pas confondre amour et tendresse.
      Et j'ai vécu ds des sociétés où on n'a pas le luxe de choisir son ou ses partenaires de vie...c'est très occidental , ce modèle et très destructeur pour certaines cultures.

    • L'Amour jetable, tout à fait. Je ne suis pas pessimiste mais en cette époque virtuelle, les relations durent en moyenne 4 ans, comme le fameux roman et le film. Oui, je suis sur les sites de rencontres et je m'y amuse comme un fou, je suis charmant, séduisant, rigolo, pas un pétard, pas un laideron mais j'ai beaucoup d'esprit et je sais ce que les femmes veulent entendre pour les amener dans mes bras et mon lit. Mon expression: femme qui rit, femme qui jouit... je ne suis pas désillusionné mais j'ai cessé de chercher LA FEMME, maintenant j'en connais plusieurs a la fois qui comblent chaque facettes de ma vie; la sportive, la sensuelle, l'intello, la sociale... Et ne vous méprenez pas, je suis tombé amoureux dernièrement et j'ai souffert tellement que l'on ne m'y reprendra plus. Oui, j'avais cédé à la pression familiale qui voulait que je sois en couple, mais je suis heureux volage, sans attache et je le recommande a tous. Le couple est un principe périmé à notre époque, il n'y a d'ailleurs aucune raison d'être en couple à moins d'être insécure et d'avoir peur d'être seul. Si une femme veut me voir et passe du bon temps avec moi, c'est tout ce que je veux, je ne lui demande pas fidélité, si elle pense a moi, me contacte et adore ma compagnie, et veut me revoir, tant mieux, j'en serai des plus heureux et elle aussi.

    • Patrick, pas facile que ce thème en ce moment-ci de l'année. C'est la période la plus difficile à traverser pour un célibataire, après Noël. J'ai tellement hâte car, après le 14, je vais pouvoir souffler. C'est facile de tomber 'down' en voyant toutes ses publicités où l'amour est toujours beau, le fun, parfait. C'est presque un combat de tous les jours de ne pas tomber dans le panneau de se sentir moche et 'loser' de ne pas avoir de chum (ou de blonde). Pourtant, je sais que tout n'est pas nécessairement rose au pays de Cupidon. Plusieurs personnes que je côtoie ne sont pas nécessairement toujours au nirvana dans leur relation amoureuse. Ça ne veut pas dire qu'elles n'aiment pas leur chum/blonde, mais ça veut dire que ce n'est pas toujours aisé. Et on oublie souvent qu'en amour, l'autre personne doit nous apporter un 'plus', nous épauler et nous respecter, pas combler un besoin. On doit avant tout être bien avec soi-même pour être bien avec quelqu'un. Pour certains, c'est plus difficile à atteindre, car souvent notre estime de nous nous porte à nous sentir bien que sous le regard de quelqu'un, peu importe si c'est vraiment de l'amour ou si ce n'est que l'amour de l'amour, un sentiment souvent 'idéalisé'. Certains se trouvent romantiques de partir à l'autre bout du monde vivre avec quelqu'un qu'ils ne connaissent pas parce qu'ils n'ont rien d'autre dans leur vie ou c'est la seule personne qui 'les aime'. J'ai été comme ça. Je travaille encore à me dire que je n'ai pas besoin de chum pour être heureuse et que si ça doit être forcé juste parce que je ne veux pas être seule, mieux vaut être seule. C,est un combat de tous les jours. C'est vrai ce truc de jeter après usage ou au moindre pépin, que l'on pense que c'est plus vert chez le voisin. Sauf que ce n'est pas toujours le cas. Souvent, même, on est déçu. Et c'est bizarre, parce que souvent ceux qui se forcent le plus à sauver leur relation sont ceux qui gagneraient à la terminer, ceux en relation abusive. Bonne St-V

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