Le manque de diligence de la SQ

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Selon Le Petit Robert, la diligence est «une activité empressée, dans l'exécution d'une chose». Il est donc assez ironique qu'au coeur des tensions entre la Sûreté du Québec (SQ) et la commission Charbonneau se trouve justement une enquête du nom de code de Diligence, lancée en 2007 par la police provinciale et qui a frappé le crime organisé avec l'arrestation de 14 personnes en 2009.

Ironique parce que la juge France Charbonneau trouve que la SQ manque justement de diligence quand sa commission réclame des informations au sujet de l'enquête Diligence...

Comme l'ont révélé Fabrice de Pierrebourg et Denis Lessard dans La Presse de vendredi, les tensions entre la SQ et la Commission d'enquête sur l'octroi des contrats dans l'industrie de la construction (CEIC) expliquent en partie le congédiement du directeur général Richard Deschesnes.

L'opération Diligence a mené à l'arrestation de plusieurs personnes qui, comme le Hells Angels Normand Ouimet, auraient tenté de recycler de l'argent sale dans des entreprises légitimes. Des entreprises de construction, notamment.

Pendant les 18 mois de l'enquête, les enquêteurs de la SQ ont pu espionner 350 000 conversations téléphoniques, pour un total de 20 000 heures d'écoute électronique.

Au terme de l'opération Diligence, la SQ a donc arrêté 14 personnes. L'affaire suit son cours devant les tribunaux.

Mais Diligence est un mot qui revient très, très souvent dans les conversations entre les journalistes d'enquête et leurs sources. En fait, Diligence est une telle source de spéculations que même des journalistes qui ne sont pas spécialisés dans l'enquête - comme moi! - se sont fait raconter des histoires.

Racontars, légendes ou faits véridiques? Difficile à dire. Mais ce que ces sources racontent montre des intersections intrigantes dans les chassés-croisés constatés par les flics de la SQ pendant l'enquête Diligence. Des intersections surprenantes entre des gens suivis ou écoutés par les enquêteurs et des acteurs du monde politique et du monde syndical.

Par exemple, l'émission Enquête de Radio-Canada a révélé, l'été dernier, qu'un homme suivi par la SQ dans le cadre de Diligence, Eddy Brandone, ancien dirigeant de la FTQ-Construction, s'est rendu dans un hôtel de Montréal en mars 2009. Le premier ministre Jean Charest s'y trouvait pour une conférence sur les enjeux autochtones du Nord québécois. M. Brandone a échangé quelques mots avec l'ancien PM lors du dîner.

Ce qui est troublant, c'est que, 30 minutes plus tard, les policiers qui suivaient Brandone ont reçu l'ordre de cesser de le filer. La SQ n'a jamais expliqué la raison de cet ordre - qui a surpris et fâché les sources de la SQ interrogées par Enquête.

Comme nous l'ont appris les journalistes Lessard et de Pierrebourg, la SQ refuse de donner aux enquêteurs de la commission Charbonneau l'essentiel de la preuve accumulée pendant l'enquête Diligence. La SQ prétexte ceci (ces informations pourraient nuire à des enquêtes en cours) ou cela (ce n'est pas pertinent) pour refuser au personnel de la Commission un accès complet à cette mine de renseignements.

Le hic, c'est que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a déjà été forcée par les tribunaux à verser au personnel de la commission Charbonneau l'essentiel de la preuve accumulée lors de l'enquête Colisée sur le crime organisé italien. Il faut vraiment que la SQ soit divorcée du réel pour refuser à la juge Charbonneau ce qu'elle vient d'obtenir de la GRC par une décision de la Cour supérieure.

L'intérêt de la commission Charbonneau pour l'opération Diligence est une excellente nouvelle. Pour deux raisons.

Primo, plus les enquêteurs de la commission Charbonneau auront accès à une masse élargie de faits et de paroles pour étayer ou contredire les témoins que la Commission entend, plus elle pourra établir un portrait juste de la collusion dans l'attribution de contrats publics. Or, 20 000 heures d'écoute électronique, c'est beaucoup, beaucoup de faits et de paroles. Deuzio, si la Commission finit par mettre la main sur l'essentiel des informations que possède la SQ, on pourra peut-être mettre fin aux spéculations qui entourent Diligence. On saura ce qui est vrai, on saura ce qui ne l'est pas.

Ce qui est certain, c'est qu'en refusant de collaborer pleinement avec la juge France Charbonneau, la SQ ne fait que renforcer la perception qu'elle possède une description de tâches invisible: celle de protéger le pouvoir.

Je suis de ceux qui disent que la SQ est une police politique. Certainement pas sur le modèle d'une Stasi allemande qui persécute les opposants au pouvoir politique. Mais en s'assurant que la classe politique québécoise - péquiste ou libérale - ne soit jamais embarrassée par des enquêtes policières.

Quand on sait tout ce que les journalistes d'enquête sortent, depuis quatre ans, il est sidérant de constater que la Sûreté du Québec - seul corps de police habilité à enquêter sur des faits de corruption politique - n'ait jamais sérieusement inquiété le monde politique par ses enquêtes.

Je ne suis pas le seul à être sidéré par ce bilan pitoyable. Un policier proche de l'affaire Brandone a déclaré aux journalistes de Radio-Canada, ne l'oublions pas: «De façon générale, il y a un principe non écrit de protection du gouvernement.»

Je croise les doigts pour que la juge Charbonneau aille ratisser dans la cour de la SQ, police politique.

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