Champagne, l'homme dans l'arène

Dominic Champagne... (Photo: Ninon Pednault, La Presse)

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Dominic Champagne

Photo: Ninon Pednault, La Presse

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Quel être incandescent, ce type. Je parle de Dominic Champagne, le metteur en scène. On dirait un poêle à bois qui se chauffe de paroles. On a peine à croire que sur sa terre, loin de la ville, Champagne peut se laisser aller à la contemplation en plantant des arbres. C'est pourtant le cas, m'a-t-il juré lors d'un récent petit-déjeuner.

Ce matin-là, je crois bien n'avoir posé qu'une seule question. L'homme derrière Cabaret neiges noires, Don Quichotte et LOVE, faisant du saute-mouton sur mille thèmes, a fait passer ces deux heures comme une balade en motocross...

Sur son combat contre les promoteurs du gaz de schiste, combat dont il est devenu un des généraux: «C'était devenu plus important d'être un citoyen qu'un artiste.»

Sur Yvon Deschamps, un de ses modèles, pour qui il a mis en scène Le boss est mort: «Dans Le boss est mort, Yvon tue son personnage de travailleur. Tout s'effondre pour lui quand le boss meurt. C'est sûr que c'est un épais. Mais il y a de cet épais en nous tous.»

Sur Lucien Bouchard, porte-étendard des intérêts gaziers: «M. Bouchard est président du conseil d'administration de l'OSM. Le dernier concert de l'OSM à la Place des Arts: L'Or du Rhin, de Wagner. Notre or du Rhin à nous, c'est le gaz et le pétrole de la vallée du Saint-Laurent! Je dis que M. Bouchard n'est pas assez en phase avec le poète qu'il a présenté pour les adieux de l'OSM à la PdA...»

Sur le travail: «Je me suis énormément défini par le travail. Le travail m'a beaucoup donné, richesse et gloire, à mon échelle.»

Sur l'obsession du travail: «Si on reste obsédé par la croissance, on fait fausse route. Si on a un défi personnel sur notre identité, c'est de transcender ce qui habite Yvon Deschamps et Lucien Bouchard, c'est-à-dire le travail. Il y a une vie ailleurs!»

C'est quelque chose comme une grande oeuvre, Tout ça m'assassine. En trois tableaux, Champagne évoque l'odyssée des Canadiens en Amérique française depuis Jacques Cartier. Il signe les textes du troisième, La déroute, où deux gars de Montréal mettent le cap sur Québec, un soir de l'automne de 1987, pour assister aux funérailles de René Lévesque, «ce libérateur de peuple qui n'a pas libéré son peuple...»

Dans ce tableau, il y a ce Québec moderne tout à fait schizo, déchiré entre l'enthousiasme maniaque (le Charbonneau de Normand D'Amour) et la haine de soi dépressive (Robichaud, joué par Mario Saint-Amand). Il y a aussi l'évocation puissante d'un peuple qui, comme le reste de l'Occident, sombre dans la consommation, après avoir flirté avec quelque chose de plus grand que lui, en mai 1980...

Long, long extrait de La déroute, si vous le permettez:

Je me souviens oui...

Je me souviens aussi qu'après un bout de temps

Le seul corps s'est débandé

Et que la poignée d'hommes et de femmes

S'est retrouvée

Disloquée, fragmentée.

Je me souviens nous en avons profité pour nous enrichir...

Nous nous sommes dissociés, cloisonnés.

Nous sommes devenus très performants...

Nous nous sommes atomisés!

Nous sommes devenus...

Des excellents!

Nous avons marché sur les plus hauts sommets du monde!

Nous avons vécu dans d'inénarrables bungalows.

Nous avons eu nos têtes couronnées de crevettes congelées à la tonne!

Et nos enfants sont devenus gras comme des Américains.

Mais nous nous sommes soumis à l'hygiène de vie!

Manger léger bouger beaucoup...

Pis pas pantoute de pain pâte patates pets poils!

Oui!

Puis nous sommes rentrés dans nos condoms, nos condos.

Et nos miroirs se sont mis à nous angoisser.

Et imperceptiblement...

On a pris toutes les pilules qu'il nous fallait!

Nous sommes devenus...

Des individus

Le titre du livre de Champagne, Le gouvernement invisible, fait écho aux célèbres mots du président américain Theodore Roosevelt, en 1906, pour décrire l'alliance «contre nature» des intérêts politiciens et privés, alliance de coulisses qui n'est pas redevable devant le peuple.

Si ça vous sonne une cloche, c'est que vous n'étiez pas dans le coma, au cours des deux dernières années, quand les débats collectifs posaient au fond la question du rôle de l'État devant les intérêts privés...

«Qui tire les ficelles du pouvoir? écrit Champagne, vers la fin du livre. Les citoyens ou les professionnels de la politique? Si on ne peut se fier aux leaders, à l'intégrité du gouvernement, à l'honnêteté des firmes privées qui ont remplacé des pans entiers de l'appareil d'État, ni à celle des banquiers ou à la clairvoyance des économistes, alors nous avons le devoir de nous y mettre. Chacun de nous. La démocratie a besoin de nous.»

C'est grandiloquent, bien sûr. Un peu pompier, peut-être. Mais Dominic Champagne est dans son livre comme dans sa vie de citoyen engagé: optimiste, rêveur et rassembleur. À gauche, sans diaboliser la droite.

Depuis deux ans, à imposer le respect aux gazières, à marcher pour la Terre, Champagne est là, un homme dans l'arène. Cet homme dans l'arène qu'admirait tant Theo Roosevelt, qu'il décrivait comme «celui qui dépense son énergie sur ce qui vaut la peine»...

Tout ça m'assassine, du 3 novembre au 15 décembre, est présentée cinq fois à l'extérieur de Montréal, à Saint-Jérôme, Trois-Rivières, Alma, Rouyn-Noranda, Val-d'Or et Valleyfield.

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