Le béton, le fumier et les roses

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Comprenez-vous, désormais, pourquoi Jean Charest était si pressé de déclencher des élections hâtives et estivales? Parce qu'il était impératif que le Parti libéral du Québec (PLQ) se présente devant l'électorat avant que la commission Charbonneau ne commence à entendre des témoins comme Lino Zambito.

Mardi, grâce aux avocats de plusieurs médias, dont La Presse, des pans du témoignage de M. Zambito, encore plus croustillants que ce qu'on avait entendu, ont été révélés.

M. Zambito, ancien grand constructeur de la couronne nord, qui a trempé dans le financement politique municipal et provincial, a balancé - dans ses histoires qui étaient frappées par un interdit de publication - les noms de plusieurs membres de la grande famille libérale québécoise.

En vrac: l'ex-vice-première ministre Nathalie Normandeau (et son chef de cabinet Bruno Lortie), l'ex-ministre David Whissell (et son chef de cabinet Alexandre Bibeau) et Pierre Bibeau, poids lourd du PLQ depuis le second règne de Robert Bourassa, ex-conjoint de la ministre Line Beauchamp et, depuis 2003, premier vice-président de Loto-Québec. Marc Bibeau (aucun lien avec les deux autres), président de ShockBéton et grand argentier du PLQ.

Lino Zambito mêle tous ces gens, de près ou de loin, à des histoires de financement politique douteux maintes fois évoquées depuis quatre ans, que ce soit dans les reportages des médias, à l'Assemblée nationale ou dans le rapport de Jacques Duchesneau lors de son mandat au ministère des Transports.

Le passage le plus consternant du témoignage de M. Zambito implique Pierre Bibeau. M. Zambito aurait fait appel au vieux routier du PLQ après avoir reçu la visite d'un certain Christian Côté, qui se présentait comme un proche du ministre David Whissell. Selon le témoignage de Lino Zambito, Côté lui réclamait 50 000$ - comptant - pour faire débloquer une subvention provinciale qui aurait profité à un projet piloté par Infrabec, la firme de M. Zambito.

M. Bibeau, toujours selon les dires de M. Zambito, aurait appelé son fils Alexandre, alors chef de cabinet adjoint de David Whissell, pour savoir qui était ce Christian Côté.

Réponse de M. Bibeau: «C'est quelqu'un qui travaille pour l'organisation du PLQ dans le comté de M. Whissell.» Qui a ajouté, selon Lino Zambito: «Je vais régler la situation.» Il aurait alors dit à son fils Alexandre de dire à M. Côté de ne plus «intervenir» auprès de M. Zambito.

(Joint mardi soir, Pierre Bibeau m'a dit cela: «Quand j'aurai lu ses déclarations, je pourrai décoder et vous pourrez porter jugement. Il est possible qu'il y ait des bouts de mon histoire qui soient comme celle de Zambito, d'autres qui ne le soient pas du tout et d'autres qui soient sujettes à des interprétations différentes.»)

M. Zambito a aussi raconté comment les firmes d'ingénieurs - ah, le génie québécois! - «taxaient» les entrepreneurs comme lui pour acheter des billets d'activités de financement du PLQ. M. Zambito, comme d'autres, facturait des «extras» sur les chantiers payés par l'État pour financer en douce ces dons politiques apparemment légitimes.

M. Zambito a aussi et surtout organisé des cocktails de financement à grand renfort de prête-noms au bénéfice de Nathalie Normandeau, alors ministre des Affaires municipales et vice-première ministre.

Ce que M. Zambito décrit, au fond, c'est comment l'argent versé au PLQ pouvait assurer un accès privilégié aux ministres de Jean Charest, en l'occurrence Nathalie Normandeau.

Ce qu'il décrit, c'est un réseau de copinage éhonté où Bruno Lortie, chef de cabinet de Mme Normandeau, demandait à M. Zambito des billets de spectacle pour sa patronne. Mme Normandeau était «intéressée» par des billets pour Céline Dion ou Madonna.

Rompu à la logique du «développement d'affaires», M. Zambito a fourni neuf billets à Mme Normandeau, dans une loge du Centre Bell, pour applaudir Céline en 2008.

Dans cette loge se trouvait un microcosme de protagonistes de controverses politiques à venir: Michelle Courchesne, accompagnée du maire de Laval Gilles Vaillancourt, grand distributeur d'enveloppes brunes, tout récemment visité par l'Unité permanente anticorruption. Sans oublier Jacques Dupuis, alors ministre de la Sécurité publique et grand ami d'Yvan Delorme, chef de la police de Montréal, qui a démissionné dans des circonstances nébuleuses avant de devenir... ami de coeur de Mme Normandeau.

On lit le témoignage de M. Zambito et la tête nous tourne. Ce qu'il avance donne le vertige: c'est laid et c'est sale. Il accole des noms sur un système dont on devinait, depuis quatre ans, les puants contours.

Mais dans ces histoires nauséabondes, heureusement, un peu de poésie!

Je parle de M. Zambito qui a envoyé, pour le 40e anniversaire de Mme Normandeau, 40 roses à son bureau ministériel (à la suggestion de Lortie). «Vous avez contribué à rendre cette journée encore plus belle», a répondu Mme Normandeau par voie épistolaire.

Comme quoi les roses peuvent pousser sur le fumier.

Ou même sur le béton.

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