La campagne au camping

Patrick Lagacé
La Presse

(SAINTE-MADELEINE) Toujours prêt à aller sur le terrain, là où vit le vrai monde, le monde qui n'est pas sur Twitter, je veux dire, je me demandais où aller tâter le pouls du Québécois vacancier au sujet de ce scrutin estival qui vient-perturber-les-vacances-du-monde.

Au camping Sainte-Madeleine, bien sûr. Peut-on dire que c'est le plus connu des campings québécois, avec son Noël du campeur et sa drôle de situation géographique, sur le bord de l'autoroute 20?

Peut-être. En tout cas, j'y ai trouvé une masse critique de Québécois en vacances. Mais je suis heureux de vous rapporter qu'ils ne sont pas perturbés du tout par cette campagne estivale.

La réponse le plus souvent entendue, quand j'abordais les gens au sujet du scrutin du 4 septembre, fut: «Je m'en sacre complètement.»

Mais quand même, en le poussant un peu, en insistant subtilement à l'aide de techniques d'investigation journalistique que ne renierait pas le magicien Messmer, on arrive à faire parler le vacancier.

Un drapeau du Québec flotte sur le terrain de Gilles Ouellet et Berthe Levasseur. Mais le couple de Tétreaultville, dans l'est de Montréal, me dit d'entrée de jeu que la politique, les chefs, la campagne électorale, tout ça est absent des discussions estivales au camping.

- J'ai de l'admiration pour Pauline Marois, même si je ne suis pas souverainiste, me dit Berthe.

- Quel chef aimeriez-vous croiser dans le camping?

- Jean Charest, me dit la dame.

- Mais vous allez voter Marois...

- Oui, mais je pourrais lui dire que c'est un crétin.

Je poursuis ma route, calepin en main, dans les allées boisées du camping. Malgré la proximité de la 20, l'endroit est étonnamment tranquille, la rumeur des voitures ne nous parvient pas. À moins d'être au fond du camping, c'est clair, le campeur n'a pas besoin de bouchons pour dormir.

Yves Bouthillier, de Rosemont, est assis sur une chaise pliante, devant sa roulotte, et il me regarde avec la suspicion réservée aux prisonniers qui cognent chez vous pour vous vendre des stylos Bic, quand je l'aborde.

- Je vais pas voter, c'est toujours la même chose.

- Et si un chef se présentait ici...

- Je veux pas en voir un icitte.

Les campeurs de Sainte-Madeleine parlent-ils, entre eux, des enjeux qui vont nul doute enflammer cette campagne? Parlent-ils de gaz de schiste, de Plan Nord, d'éthique, de Tony Tomassi, de souveraineté, de redevances minières, de...

- Ça fait cinq ans que je suis icitte, m'informe Yves, sous le regard approbateur de Chantal Grenier, son épouse. Le monde parle jamais de politique. Le monde en parle pas plus maintenant.

Michel Morin venait d'arriver de Saint-Jean-Port-Joli, avec sa roulotte et son épouse. «Quel chef j'aimerais voir au camping? François Legault! J'aurais des questions pour lui. Je le trouve évasif...»

Jean Diamond, de Pointe-aux-Trembles, lui, ne trouve pas que François Legault est évasif. Il trouve en fait que c'est l'homme de la situation. À en croire M. Diamond, qui s'apprêtait à manger des toasts beurre d'arachide-confiture aux fraises, le Québec est dans la ligue de la Grèce et de l'Espagne: un État sur le point de recevoir la fessée de ses créanciers. Il s'emporte quand il rappelle la dette du Québec: 250 milliards!

«J'ai voté PQ depuis sa création. Voté OUI deux fois. Mais là, je vais voter Legault et s'il y avait un troisième référendum, faudrait que ce soit tout un projet pour que je vote OUI. On a besoin de Legault pour restructurer le Québec, pour faire le ménage au complet.»

J'ai intercepté Doris Martel dans la minifourgonnette familiale conduite par son fils, Carl, 18 ans. Elle travaille dans un resto, salaire minimum. Sa question: pourquoi les salaires ne montent jamais? Enfin, ils montent, bien sûr! Mais 25 cents de l'heure, quand on sait le prix des choses, de nos jours...

- Pensez-vous que les politiciens peuvent y changer quoi que ce soit?

- Non, a répondu Diane.

Jacques est le genre fort en gueule, une opinion sur tout, sûr de son bon droit, mais qui n'a pas le courage de vous dire son nom de famille. Pour une raison obscure, Jacques s'est mis à me questionner sur le régime de retraite - hyper-généreux - de Claude Blanchet, ex-président de la Société générale de financement et époux de Pauline Marois, mais comme si j'étais Claude Blanchet lui-même...

- Vous allez voter pour qui, Jacques?

- POUR QUI TU VEUX QUE JE VOTE?

- C'est la question que je vous pose, Jacques...

À sa femme, Jacques a dit «Sors-moi une bière», sans la regarder, avant de m'informer qu'il allait voter libéral, «parce qu'y a du bon monde» dans ce parti-là et que, lui, «la Marois, chu pas capable».

Le nez dans mon calepin, je notais ses miettes de sagesse, qui portaient désormais sur l'inutilité de la commission Charbonneau sur les crosses dans les contrats publics.

- Ça va coûter 50 millions pis sais-tu ce qui va sortir de t'ça? Hein? J'TE PARLE!

- J'écris, Jacques.

- SAIS-TU CE QUI VA SORTIR DE ÇA?

- ...

- UN LIVRE!

Jacques a dit ça avec, dans le faciès, l'étonnement d'un babouin à qui vous donneriez un iPad: UN LIVRE, un livre pour quoi faire, donc? Ça va changer quoi, UN LIVRE? La docile conjointe de Jacques est revenue avec une cannette de bière et j'en ai profité pour prendre mon congé...

J'invitais chaque personne croisée au camping à «voter» pour un des cinq principaux partis, avec une boîte de scrutin, des bulletins de vote et tout et tout. Résultat, si le camping Sainte-Madeleine était une circonscription, Québec solidaire n'aurait aucun vote; les verts, deux; PQ, douze. Cinq bulletins annulés, ce qui est plus que la CAQ et le PLQ, qui en avaient trois chacun.

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