Délit de faciès

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Au début de l'année, dans le cadre d'une enquête sur le profilage racial, The Toronto Star a analysé plus de 1,7 million de fiches, des contact cards, remplies par les patrouilleurs du Toronto Police Service entre 2003 et 2008.

Ces fiches décrivent brièvement l'interaction entre un agent et un citoyen dans le cadre d'une interpellation qui n'a pas nécessairement débouché sur une arrestation. Chaque corps de police en Occident verse ces fiches dans des registres qui servent à des fins d'enquête.

Le Star a gagné de haute lutte l'accès à la version électronique de ce registre. La Cour d'appel de l'Ontario a finalement tranché; la police de Toronto a dû donner accès au quotidien, après avoir supprimé des données nominatives, en vertu de la Loi sur l'accès à l'information.

Qu'a trouvé le Star?

Ce que les preuves anecdotiques suggéraient déjà; les Noirs de Toronto sont surreprésentés dans les interpellations de la police, selon leur poids démographique.

Vous êtes un Torontois noir? Vous avez trois fois plus de chances d'être interpellé par la police qu'un Torontois blanc. Ça s'appelle du profilage racial.

Le profilage, c'est quand un agent de police interpelle un citoyen parce que le citoyen est noir (ou membre d'une autre minorité visible). Délit de faciès, disent les Français. DWB, disent les Américains; «Driving While Black», ou «Conduite en état de négritude»...

Bref, le profilage racial est une plaie qui afflige la plupart des grands corps de police en Occident. La façon de le combattre varie selon les endroits.

À Toronto, confronté aux conclusions du Star, chiffres des contact cards à l'appui, le chef de la police a fait un mea-culpa et promis de s'attaquer avec encore plus de vigueur au problème.

À Montréal?

Eh bien, à Montréal, contrairement à Toronto et à d'autres grandes villes américaines, nous n'avions jamais eu de grande étude quantitative sur la question du profilage racial tel qu'exercé par le SPVM.

Jusqu'à ce que Catherine Handfield, de La Presse, mette la main sur une étude interne du SPVM, faite en mars 2009. Une étude explosive, dont les conclusions lapidaires se basent sur l'équivalent montréalais des contact cards de Toronto; les «fiches d'interpellation» du SPVM.

Mathieu Charest, détenteur d'un doctorat en criminologie, a analysé plus de 163 000 fiches d'interpellation remplies par les agents du SPVM entre 2001 et 2007.

Son constat; la police de Montréal appréhende presque autant de Noirs que de Blancs, mensuellement. Sauf que les Noirs ne composant que 14% de la population, ils sont donc interpellés de façon disproportionnée.

«En 2006-2007, les Noirs sont surinterpellés par un facteur de 4 (30% des interpellations, 7% de la population», écrit notamment Mathieu Charest.

Pour Montréal-Nord, quartier chaud entre tous, le rapport d'interpellation des Noirs est sept fois plus élevé que celui des Blancs, poursuit le chercheur. «Autrement dit, selon le criminologue Charest, dans une salle contenant 100 jeunes Noirs et 100 Blancs de Montréal, 38 Noirs auraient été interpellés contre seulement 6 Blancs.»

L'étude du SPVM recoupe celle du Star sur la police de Toronto; la plupart des Noirs interpellés n'avaient commis aucun acte criminel dans les cinq dernières années et très peu d'interpellations ont débouché sur une accusation criminelle.

Le SPVM, je le souligne, a fait preuve de courage en demandant à un de ses analystes de fouiller dans les 163 000 fiches d'interpellation pour faire un état des lieux du profilage racial, dans la foulée des troubles de l'été 2008.

On a même demandé à Mathieu Charest, si j'ai bien compris, de «défier» le SPVM dans le libellé de son rapport. Ce qui explique le ton parfois très dur du criminologue.

Sauf qu'à entendre les explications officielles données par le SPVM, hier, je me dis que le courage institutionnel s'est volatilisé quand Mathieu Charest, en mars 2009, a finalement remis son rapport.

Jean-François Pelletier, directeur adjoint au SPVM, responsable du service du développement stratégique, a tout fait pour diminuer la valeur des conclusions du rapport.

Les fiches d'interpellation, m'a-t-il dit, ne sont pas fiables, parce qu'elles ne sont pas remplies de façon systématique. «Et parce qu'on fait des comparaisons avec les populations résidantes.»

Jusqu'ici, je trouvais que l'inspecteur chef Pelletier jouait à merveille son rôle de haut placé de l'état-major du SPVM qui doit quand même ménager l'image de la police en toute circonstance. Surtout en pleine campagne à la succession du chef sortant, Yvan Delorme!

Puis, Jean-François Pelletier m'a dit quelque chose d'absolument consternant au point de vue scientifique. Il m'a dit «ne pas vouloir faire un débat de chiffres». Il m'a dit qu'une façon fiable de faire une véritable étude sur le profilage racial serait d'observer des agents sur le terrain, en pleine action. Par exemple aux abords d'une station de métro. Pendant des mois. Il m'a aussi dit que son service n'a évidemment pas les moyens de financer une étude si exhaustive.

Qu'importe si ailleurs - Californie, Toronto, New York, New Jersey, entre autres -, c'est avec ces satanés chiffres qu'on analyse le recours au profilage racial...

Question à l'inspecteur chef Pelletier; «Donc, ce que vous me dites, c'est qu'au point de vue scientifique, l'analyse de 163 000 fiches d'interprétation a moins de valeur que d'observer le travail de policiers avec des citoyens, près d'une station de métro?»

Réponse; «Oui.»

Ben coudonc.




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