Une île, deux peuples, deux destins

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C'est une toute petite île des Antilles qui s'appelle Hispaniola et qui abrite deux pays diamétralement opposés: Haïti et la République dominicaine. À l'ouest, Haïti. Dix millions d'habitants. Au classement de l'indice de développement humain de l'ONU: 149e, sur 158 pays. À l'est, la République dominicaine, un peu plus grande qu'Haïti. Huit millions d'habitants. Un pays pauvre - 90e à l'IDH de l'ONU - mais en développement.

Pourquoi une île a-t-elle accouché de deux peuples, de deux États aux destins et aux potentiels si différents?

La réponse est complexe.

Jared Diamond, prof de géographie à UCLA, est l'auteur du livre Effondrement - comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, publié en 2005 sous son titre anglais Collapse. Diamond passe aux rayons X des sociétés actuelles et passées, expliquant les raisons de leur survie. Ou de leur déclin.

 

Un chapitre est consacré à Haïti et à la République dominicaine qui partagent l'île d'Hispaniola. Je résume, mais Diamond identifie trois grandes différences entre les sociétés haïtienne et dominicaine. Les voici.

Primo, l'environnement. Les Dominicains ont hérité de la partie, l'est, d'Hispaniola qui est plus riche, au chapitre du potentiel forestier, hydroélectrique et agricole.

La République compte plus de précipitations, annuellement, qu'Haïti. Résultat: un terreau plus propice, en République, à l'agriculture et aux forêts. Les rivières qui coulent de la chaîne de montagnes séparant les deux pays coulent en majorité vers la République. Résultat: un potentiel hydroélectrique plus vaste que celui d'Haïti. Ce qui favorise l'industrialisation.

Deuzio, la colonisation. Jared Diamond signale que la relation France-Haïti a été beaucoup plus intense que la relation Espagne-République, pour un tas de raisons. La plus importante étant le déclin de l'Espagne comme puissance coloniale.

Au fil des siècles, l'Espagne n'a donc pas eu le même zèle à exploiter Saint-Domingue - ancien nom de la République - que la France en a eu envers Haïti.

Ce zèle explique deux plaies modernes: la déforestation et la surpopulation. Dès les années 1800, les forêts haïtiennes sont rasées au profit de la France. Pour cela, il faut des esclaves, beaucoup d'esclaves, qu'on importe d'Afrique.

Les Haïtiens ont gagné leur indépendance en 1804, dans le sang. Traumatisé par l'esclavagisme, le nouvel État prend une série de mesures pour s'assurer que plus jamais son peuple ne sera sous la botte d'un autre. On détruit les plantations de canne à sucre. On tue et on exile les Blancs. On interdit aux étrangers, par la Constitution, de posséder des terres et de contrôler les leviers d'investissements.

Ce faisant, l'Haïtien reprend le contrôle de ses destinées. Mais le reste du monde en est venu à considérer négativement ce petit pays nouvellement libéré.

L'image d'Haïti: celle d'un peuple plutôt fermé, parlant créole, hostile à l'immigration et aux investissements. Résultat: Haïti, après 1840, n'a reçu que très peu de capitaux étrangers et encore moins d'immigrants.

Tout le contraire de l'autre peuple d'Hispaniola, parlant espagnol et vu comme ouvert et aux investissements et à l'immigration, qui ont convergé vers la République.

Tertio, les dictateurs. En République: Rafael Trujillo, qui devient président en 1930. En Haïti, François Duvalier, qui devient président en 1957. Les deux sont d'authentiques salopards qui coupent les couilles de leurs ennemis et règnent sans partage sur leurs pays.

Mais tous les dictateurs ne sont pas égaux. Duvalier et Trujillo avaient ceci en commun: ils ont tous deux pillé les ressources et industries nationales.

Mais, souligne Jared Diamond, Trujillo était un bâtisseur, qui a développé les industries et infrastructures de son pays. «Trujillo voulait développer une économie industrielle et un État moderne (pour son bénéfice), écrit Diamond. Duvalier, lui, ne voulait pas.»

Les règnes des dictateurs Duvalier et Trujillo ont accéléré, à leur façon, le déclin et le développement des sociétés dominicaine et haïtienne. Déclin et développement qui sont le fruit de facteurs environnementaux et historiques.

Depuis 40 ans, peut-on lire dans Collapse, la République dominicaine a protégé ses forêts, ce qui lui a permis de planifier et de bâtir des barrages hydroélectriques. «Mais la pauvreté d'Haïti, écrit Jared Diamond, a forcé son peuple à continuer à raser ses quelques forêts existantes pour se chauffer au charbon de bois.»

J'ai cru bon résumer ici les explications (complexes) de Jared Diamond dans son magistral Collapse parce que, déjà, l'explication simpliste du racisme et de l'eugénisme (ces-Nègres-sont-des-bons-à-rien) a commencé à polluer ma boîte de courriels.

 

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