Le droit inaliénable d'arroser son asphalte

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«Qu'est-ce que tu veux que j'te dise, j'aime ça, couper ma haie!»

- Bernard, dans Les voisins

Il était temps que quelqu'un se lève, mette ses culottes et dise: «Assez.»

Au Québec, depuis quelques années, il est de bon ton de se moquer des citoyens qui arrosent leur asphalte. Aux fins de nettoyage et/ou de loisir. De plus en plus de municipalités interdisent l'arrosage des entrées de garage.

 

Je me souviens même avoir vu, à la télé, il n'y a pas si longtemps, un reportage où le journaliste sacrait un micro sous le nez de citoyens pris en flagrant délit d'arrosage de leur propre asphalte. Les gars étaient traités comme des VP en fuite de Norbourg.

Bref, il y a comme un ressac anti-arrosage de l'asphalte.

Ce qui est bizarre, car entre vous et moi, on ne manque pas de lacs au Québec. Je veux dire, bon, ce n'est pas la Palestine, ici, manque-t-on d'eau?

Réponse: non.

Mais on harcèle quand même les gens qui ont à coeur leur entrée de garage. Qui ont la fierté de présenter au voisinage un asphalte propre.

Cependant, il y a un rayon d'espoir, pour tous ceux qui, comme moi, croient que le droit d'arroser son asphalte est un droit inaliénable.

Ce rayon d'espoir s'appelle Claude Millette, conseiller municipal du secteur l'Orée-du-Parc, dans la ville de Gatineau.

L'autre soir, Claude Millette s'est vaillamment opposé à une nouvelle réglementation municipale qui interdit aux citoyens de Gatineau d'arroser librement leur petit rectangle de bonheur privé.

Présentement, voyez-vous, la Ville de Gatineau permet l'arrosage sans restrictions entre le 1er septembre et le 1er mai. Mais un nouveau règlement interdira l'arrosage des entrées de garage, des trottoirs et des bancs de neige en tout temps.

«Je trouve ça pas mal drastique de faire ça et je pense qu'on devrait autoriser les gens à nettoyer leur asphalte au moins une fois par année», a déclaré M. Millette, selon le compte rendu du journal Le Droit, dans son numéro d'hier.

Le texte du Droit, ça me fait mal de vous le dire, dégouline de sarcasme. C'est quasiment un cas de plainte au Conseil de presse. Il a été écrit par le journaliste Patrick Duquette, qui doit faire son recyclage et qui doit croire au réchauffement climatique. Vous voyez le genre!

«Moi, j'ai appelé des gens dans mon quartier pour leur dire de se dépêcher de nettoyer leur asphalte avant le 1er mai», a lancé M. Millette à ses collègues du conseil municipal.

Son cri du coeur n'a eu aucun effet sur les intégristes écolos qui ont noyauté la Ville de Gatineau: le règlement a été adopté.

N'eût été l'opposition de M. Millette, il l'aurait été à l'unanimité. Mais Claude Millette n'a pas peur de l'isolement. Il est habitué à être seul, seul avec le gros bon sens, dans son coin. Tenez, l'autre jour, et c'est lui qui me l'a dit, dans une entrevue téléphonique, il était encore la seule voix discordante au conseil.

«La Ville a interdit la vente de malbouffe dans les arénas. On est rendus qu'on brime la liberté des gens, on veut tout réglementer, dans les villes. Ce n'est pas à nous de dire qu'il ne faut pas manger de la poutine. Oui, on peut encourager les gens à manger de la salade. Mais il faut une liberté de choix.»

Liberté. Le mot est lancé, et il fait peur, comme un pet dans une Smart dont les portières sont verrouillées, par un midi d'été, à 38 degrés.

Car c'est de ça qu'il est question, ici, dans le combat de M. Millette pour le droit inaliénable d'arroser son entrée de garage. De liberté, de quête du bonheur.

Ah, vous pouvez rire. Évidemment, quand on habite un loft de l'avenue du Mont-Royal, qu'on se déplace en Bixi, l'apparence de notre entrée de garage n'est pas une préoccupation quotidienne. Ça ne veut pas dire que ce n'est pas important.

Au minimum, M. Millette aimerait bien que les Gatinois puissent arroser leurs entrées de garage, une fois l'an.

Oui, il y a le balai, que je vous entends crier. Réponse de Claude Millette: «Le balai ne fait pas un aussi beau résultat que le boyau d'arrosage. Le balai ne ramasse pas les petites roches.»

M. Millette a prononcé, vous l'avez lu, le mot beau. On entre ici dans cet espace nommé beauté. Espace subjectif, mais ô combien essentiel!

Le conseiller gatinois aime à arroser son asphalte avant de la peindre, personnellement. Je ne savais pas qu'on pouvait peindre son asphalte. M. Millette m'a expliqué:

- C'est une sorte de goudron, ça se vend dans tous les magasins. Tu prends un rouleau et tu peintures l'asphalte. C'est pour le rendre plus beau d'apparence.

- Pour le rendre plus lustré, plus brillant, M. Millette?

- Oui. Et en plus, ça le protège.

Peut-être que le lecteur moyen, contaminé par Al Gore, Greenpeace et Jean Lemire, rit de M. Millette. Mais sachez que M. Millette, qui a battu par 13 voix une ancienne diplomate pour devenir le conseiller de l'Orée-du-Parc, récemment, a des appuis dans le «vrai» monde.

«En campagne électorale, il y a des gens qui m'ont dit que c'est plate qu'on ne puisse pas nettoyer son asphalte», m'a-t-il lancé.

Les réseaux d'eau, selon M. Millette, sont en piteux état. Ils fuient. On devrait s'occuper de cela, dit-il, au lieu de cibler le citoyen qui ne veut qu'embellir sa haie, ses platebandes, son gazon, ses fleurs, ses arbres avec de l'eau.

Imaginez, Gatineau ne permet pas l'arrosage automatique. Il faut arroser en tenant le tuyau dans ses mains! «On peut avoir de l'arrosage automatique, dit M. Millette, mais entre 3h et 5h du matin.»

Je sens que c'est comme le début d'un mouvement. Claude Millette est le Che Guevara en puissance du contre-discours vert; le René Lévesque de la souveraineté du banlieusard sur les 1500 pieds carrés cadastrés qui sont siens.

Le conseiller, qui se rappelait que, dans une autre vie, j'avais écrit au Droit, n'a pas manqué de m'inviter dans sa belle région.

You bet, M. Millette. J'apporterai mon tuyau vert.

Et ensemble, nous ferons de la désobéissance civile, tuyau d'arrosage dans une main; hot-dog dans l'autre, en sandales sur l'asphalte étincelant.

Courriel Pour joindre notre chroniqueur: plagace@lapresse.ca

 




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