Le livre meurt (et ce n'est pas grave)

Il fut une époque où j'avais toujours un livre sur ma table de chevet. Des... (Photo: La Presse)

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Il fut une époque où j'avais toujours un livre sur ma table de chevet. Des essais et des biographies, surtout. Des romans. Pendant les vacances, c'était pire, je me faisais des marathons de lecture.

Au Mexique, il y a trois ans, durant les Fêtes? Huit livres, d'un recueil de textes de Dany Laferrière à une enquête sur les Hells Angels. L'été 2006, passé dans un chalet? Une demi-douzaine, facilement, d'Amos Oz à Olivier Roy et Oriana Fallaci en passant par Jean-Paul Dubois.

Il fut une époque où je lisais tout le temps des livres, disais-je. Cette époque est révolue.

L'été dernier, pendant mon mois de vacances?

Zéro.

Le tueur du lecteur de livres qui vivait en moi depuis près de 30 ans?

Le Net.

*****

Je vous entends dire, d'ici, que ça fait plus de 10 ans que l'internet est dans nos vies. Quinze ans si on est avant-gardiste. Très juste. Mais pendant des années, pour la plupart des gens, l'internet était accessible par un gros ordi vissé à un bureau.

Puis, les portables sont devenus moins chers.

Puis, coup fatal, l'internet sans fil s'est répandu dans la population comme un rhume dans une garderie. Désormais, bien calé dans ton fauteuil préféré, tu peux surfer, le Mac sur les cuisses.

Résultat: ces heures passées à lire des textes sur des arbres morts, je les passe devant mon écran, à lire, regarder, écouter.

Et, je le confesse, j'ai un peu honte. J'ai grandi dans cette époque où le livre était LA clé de la connaissance. La différence entre quelqu'un de cultivé les autres était, bien souvent, ce bon vieux livre, ce bon vieux ramassis de connaissances imprimé sur des arbres morts. Cette époque est en train de mourir.

Remarquez, j'essaie, mollement, d'aider l'ère du livre à étirer son règne, qui a quand même duré 500 ans. Je lui donne, à ma façon, le bouche-à-bouche: j'achète des livres.

Sauf qu'ils sèchent dans ma bibliothèque.

*****

Christian Vandendorpe, prof de lettres françaises à l'Université d'Ottawa, auteur du livre Du papyrus à l'hypertexte, me rassure: «J'achète moi aussi de plus en plus de livres sans les lire. J'ai un rayon «à lire», dans ma bibliothèque.»

Et on parle ici d'un lettré, d'un homme qui a fait sa vie autour du Livre. Il en écrit et il enseigne la littérature. Je veux dire par là que ce n'est pas un banal chroniqueur hyperactif dans un journal.

Mais même le prof Vandendorpe est aspiré par cette époque numérique qui naît sous nos yeux: «J'ai plusieurs milliers de livres dans ma bibliothèque. Mais, comme mes étudiants, je vais désormais sur le web si j'ai une question. Je cède au charme du livre s'il s'agit d'un bel objet. Ou quand c'est celui d'un auteur de très grande envergure.»

Sinon, c'est le web. C'est Google.

Je suis d'accord avec Christian Vandendorpe: aujourd'hui, la privation, c'est quand ton ordinateur ne détecte pas de réseau sans fil!

*****

J'ai honte mais, au fond, je ne devrais pas. Je lis, quand même. Différemment.

Ces 15 heures que je n'ai pas consacrées à lire le dernier livre de Thomas Friedman, je les ai passées à me documenter ailleurs, autrement.

D'abord, Friedman, je lis ses chroniques, sur le site du New York Times. Ensuite, grâce aux agrégateurs que je fréquente, de Metafilter en passant par Boing Boing et Trendalicious, je profite du génie collectif des internautes pour lire des articles de journaux et de magazines, des billets de blogues et des essais; pour regarder des documentaires dont je n'aurais jamais entendu parler autrement.

Et il y a la baladodiffusion. C'est une émission de radio, This American Life, de NPR, la chaîne publique américaine, qui m'a le mieux expliqué la crise du crédit qui a causé la crise financière qui cause la crise économique actuelle.

Deux émissions, deux heures conviviales, fouillées, intelligentes, sur un sujet super dense et super pointu. Sans le Net, jamais je n'aurais pu jouir de ce bijou de journalisme de vulgarisation.

J'entends d'ici certains lettrés qui ne jurent que par le Livre me dire que je suis un barbare moderne qui, tétant les multiples mamelles numériques qui dispensent le lait du savoir, est condamné à la superficialité. Peut-être. Mais je pense que je suis le produit de cette époque qui naît.

«Regardez les vieilles icônes religieuses, me dit le prof Vandendorpe. Qu'avaient bien souvent les saints, à la main? Un livre. Le livre encodait la parole divine, le savoir. Il était le support emblématique du savoir. Ce n'est plus le cas.»

J'entends ici des penseurs, et probablement une penseuse en particulier, nous dire qu'ils s'agit là d'une tragédie, que l'ère du livre qui s'achève ne peut qu'accoucher d'une ère bâtarde, hyperactive, incomplète, où l'Homme se contentera d'une connaissance en forme de clips, butinant d'un URL à l'autre.

Ces penseurs-là vont trouver un adversaire féroce en Christian Vandendorpe: «On vit une époque aussi excitante, au plan intellectuel, que la Renaissance. Peut-être même plus. Le pari que je fais, aujourd'hui, c'est qu'on va voir naître une plus grande curiosité, un plus haut degré de connaissance.»

Vraiment (pardonnez le cliché): quelle époque formidable.

Courriel: Pour joindre notre chroniqueur: plagace@lapresse.ca

Aujourd'hui, sur mon blogue, je lancerai une discussion sur les thèmes abordés dans cette chronique: cyberpresse.ca/lagace

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