Le pari de la parité

La réalisatrice Marie Belzil, sur le plateau de... (PHOTO MARIANO FRANCO, FOURNIE PAR L'ONF)

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La réalisatrice Marie Belzil, sur le plateau de Dans le ventre du moulin

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Chez nous, comme un peu partout sur la planète cinéma, les réalisatrices se comptent sur les cinq doigts de la main, et encore. Mais depuis un an au Québec, un mouvement pour leur faire une place égale à celle des réalisateurs et pour les doter des mêmes budgets n'en finit plus de prendre de l'ampleur. « Parité » est devenu le mot-clé des institutions publiques qui financent le cinéma chez nous. Or, contre toute attente, c'est un homme qui a lancé le mouvement, en mai 2016.

Fils d'une mère qui a fait des études, mais qui n'a jamais pu travailler, père de trois filles qui ont bien l'intention de faire leur chemin dans la vie et ouvertement féministe, Claude Joli-Coeur est le grand patron de l'Office national du film du Canada depuis 2014. En mai dernier, il a pris le milieu du cinéma par surprise en s'engageant à ce que 50 % des films de l'ONF soient désormais réalisés par des femmes, et surtout à ce que 50 % des budgets leur soient alloués. Mieux encore : pas question d'attendre des mois ou des années avant que la mesure soit en vigueur. Immédiatement après l'annonce, la mesure était effective.

L'effet d'entraînement n'a pas tardé. D'abord du côté de la CBC, qui a lancé son propre programme de parité en fiction télé.

Téléfilm Canada a emboîté le pas en novembre dernier, puis la SODEQ en février, suivie du Fonds des médias.

Dans son bureau avec vue imprenable sur les bouchons de l'autoroute Métropolitaine, Claude Joli-Coeur me raconte pourquoi il a décidé de parier sur la parité. Après un intérim d'un an, Joli-Coeur est devenu le 16e commissaire de l'ONF en 2014. C'est la ministre conservatrice Shelly Glover qui l'a nommé. Cette année-là, Claude Joli-Coeur a entrepris une tournée canadienne des bureaux de l'ONF, fort de l'idée qu'il dirigeait une institution progressiste et paritaire qui avait toujours fait une belle place au cinéma des femmes, notamment avec le défunt Studio D, qui produisait des films pour les femmes réalisés par des femmes.

Or, à Vancouver, la productrice et documentariste Sharon McGowan l'a brutalement ramené sur terre en lui démontrant, chiffres à l'appui, que non seulement les femmes cinéastes étaient largement minoritaires même à l'ONF, mais qu'elles n'avaient jamais accès aux vrais gros budgets. « Je n'en revenais pas. Je me suis dit que ça n'avait aucun sens de ne pas changer la situation. »

«J'en ai parlé à mon équipe, et tout le monde semblait d'accord sur le fait qu'il n'y avait aucune raison justifiant que les réalisatrices n'aient pas accès à la moitié de nos budgets.»

Claude Joli-Cœur
patron de l’ONF

Un an plus tard, Claude Joli-Coeur me sort des tableaux et des diagrammes qui courent de 2012 à 2017. Or, en 2012, 34 % des productions étaient réalisées par des femmes, contre 49 % par des hommes. Cinq ans plus tard ? Le nombre de productions réalisées par des femmes a grimpé à 44 %, contre 52 % par des hommes. Ce n'est pas encore la parfaite parité, mais on s'en approche. Mais là où les chiffres sont le plus éloquents, c'est dans la colonne des budgets. En 2012, les femmes accaparaient 27 % des budgets de production et les hommes, 58 %. Cinq ans plus tard, les femmes ont eu accès à 43 % des budgets de production et les hommes, à 40 %, une évolution significative.

Claude Joli-Coeur affirme qu'il n'a reçu aucune plainte formelle de la part de réalisateurs se sentant lésés. Mais il n'est pas dupe. Il sait très bien qu'une grogne souterraine et non dite a cours chez certains créateurs, mais que ceux-ci sont très mal placés pour se plaindre, ayant bénéficié d'une forme de monopole pendant longtemps.

« En même temps, précise le commissaire, on veut rétablir un équilibre pour une meilleure mixité, pas pour chasser les hommes des productions. Surtout pas. Moi, je crois que la richesse vient de cette mixité des hommes et des femmes. De la même manière, on ne veut plus de ghettos comme pouvait l'être le Studio D. »

LES AUTRES MÉTIERS AUSSI

Le commissaire aurait pu s'en tenir à la parité sur le plan de la réalisation. Mais ce printemps, il a décidé de bonifier son premier engagement et de l'étendre aux autres métiers de la création, notamment le montage, la direction photo, la musique et la scénarisation. Là aussi, il vise la parité, mais à plus long terme.

« En musique, c'était un peu catastrophique. En 2015-2016, par exemple, les musiques de nos films avaient été composées à 3 % par des femmes, contre 94 % par des hommes. Il fallait absolument corriger le tir. Nous visons la parité pour 2020, mais déjà cette année, dans ce domaine, c'est mieux. Les femmes ont composé 13 % des musiques de nos films et les hommes, 67 %. »

Le commissaire est conscient des pièges de la parité et du fait qu'avec cette nouvelle manne et cette nouvelle pression sur les femmes créatrices, ces dernières, faute d'expérience, vont peut-être connaître des revers. « C'est pourquoi il est important que des institutions comme la nôtre aient des politiques et des engagements qui résistent aux aléas de la création. Les échecs, cela fait partie de la création, pour les femmes comme pour les hommes », dit-il.

Rome ne s'est pas faite en un jour. De la même manière, la parité ne deviendra pas la norme demain matin dans le monde du cinéma et de la télévision. Mais il fallait que quelqu'un fasse le premier geste et une première promesse. Claude Joli-Coeur pourra un jour clamer qu'il a été celui-là.




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