Ne tirez pas sur les lanceurs d'alerte

Annie Trudel s'est fait connaître du grand public... (Photo Ivanoh Demers, La Presse)

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Annie Trudel s'est fait connaître du grand public avec sa lettre adressée à l'ex-sous-ministre Dominique Savoie, où elle exprimait ses inquiétudes et son mécontentement à l'égard du manque de transparence au sein du Ministère et des pratiques douteuses qu'elle y avait remarquées.

Photo Ivanoh Demers, La Presse

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Annie Trudel n'avait pas prévu devenir une lanceuse d'alerte. Ce n'était pas dans son plan de carrière ni dans son projet de vie. Mais son séjour au ministère des Transports du Québec à l'invitation de l'ex-ministre Poëti, qui voulait qu'elle soit ses yeux et ses oreilles et qu'elle analyse les contrats attribués par le MTQ, a changé la donne.

Dans l'esprit de bien des gens, et tout particulièrement de ceux qui étaient à l'écoute de Tout le monde en parle dimanche dernier, Annie Trudel, une jolie grande blonde de 46 ans, est non seulement une lanceuse d'alerte, mais aussi une sorte d'héroïne populaire : celle qui a eu le courage de dénoncer l'ambiance délétère, le copinage et la culture du secret qui règnent dans un ministère dont la gestion ne cesse de faire problème, comme l'a montré récemment le cafouillage de l'autoroute 13.

J'ai eu de la difficulté à trouver ses coordonnées, et une fois que je l'ai eue au bout du fil, malgré sa voix souriante et enjouée, elle n'a pas accepté d'emblée de me rencontrer. D'abord parce qu'elle ne voulait pas parler d'elle. « Cette affaire n'est pas à propos de moi et elle ne l'a jamais été », m'a-t-elle répété à plusieurs reprises.

J'ai promis de rester discrète sur sa vie privée et de m'en tenir aux lanceurs d'alerte, cause qui lui tient autant à coeur que la norme ISO anticorruption qu'elle entend implanter chez les clients de son nouvel employeur, Lévesque Stratégies.

Elle a fini par accepter de me rencontrer chez elle à Pointe-Saint-Charles. Elle m'a ouvert la porte de son appartement en pantalon matelot, ses cheveux blonds détachés et des bijoux en argent fin aux mains, aux oreilles et aux poignets. Derrière les portes closes de la salle à manger, son fils de 9 ans soignait une fièvre tandis que Léo le chat, fraîchement rasé, ronronnait.

Il y a exactement un an moins deux jours, le 4 avril 2016, Annie Trudel, qui avait été engagée comme analyste indépendante par l'ex-ministre Robert Poëti, a remis sa démission au MTQ. Après le départ de Poëti, on lui avait fait miroiter qu'elle serait la conseillère du nouveau ministre Daoust.

Elle avait hâte de le rencontrer, ne serait-ce que pour lui transmettre tout ce qu'elle avait appris au cours des derniers mois au sujet du MTQ. Elle en avait parlé à son sous-ministre, qui semblait parfaitement édifié par ses révélations.

Et puis les semaines ont passé, et Annie Trudel a compris que le ministre n'avait nullement l'intention de la rencontrer, ni même de reconnaître qu'elle existait.

Voyant que son chien était mort, elle a remis sa démission le 4 avril, l'accompagnant d'une lettre adressée à l'ex-sous-ministre Dominique Savoie, où elle exprimait ses inquiétudes et son mécontentement à l'égard du manque de transparence au sein du Ministère et des pratiques douteuses qu'elle y avait remarquées.

« La lettre, c'était d'abord pour me protéger, avoue-t-elle. Comme je partais avant la fin de mon contrat, je ne voulais pas que ça se retourne contre moi. Jamais je n'aurais pu imaginer que la sous-ministre Dominique Savoie allait évoquer cette lettre en témoignant à la Commission de l'administration publique, ni que le ministre Daoust "coulerait" la lettre au journaliste Louis Lacroix. »

Peu importent les raisons (politiques) qui ont mené à cette révélation, la lettre a eu l'effet d'une bombe. Du jour au lendemain, après son propre témoignage à la Commission de l'administration publique, Annie Trudel était devenue aux yeux de l'opinion une justicière et un exemple de courage. Subitement, les lanceurs d'alerte à la Lino Zambito ou à la Ken Pereira avaient une sérieuse concurrence face à cette femme qui arrivait de l'Unité anticollusion (UAC), puis de l'UPAC, et qui, contrairement à eux, sonnait l'alarme sans avoir rien à se reprocher.

« En un sens, je ne me considère pas comme une lanceuse d'alerte puisque c'est ma job d'analyser et de dénoncer les irrégularités dans les contrats. C'est ça que je fais, c'est ça que j'aime faire. »

« Je sais qu'en apparence, il n'y a rien de plus plate que de lire un contrat avec des dizaines de clauses, sauf qu'à force de regarder et de fouiller, on ne trouve pas forcément des preuves, mais on reconnaît les indices et les stratagèmes de la corruption. Avec le temps, la platitude est devenue ma spécialité et ma passion. »

Pour comprendre la passion d'Annie Trudel, il faut appuyer sur Pause et revenir en arrière. Native de Hull, fille d'un huissier et d'une mère conseillère en dotation à l'université, Annie Trudel est arrivée à Montréal comme étudiante il y a une vingtaine d'années. Elle s'est inscrite en communication à l'Université de Montréal tout en gagnant sa vie, en travaillant à la papetière Domtar, d'abord comme coordonnatrice aux communications, puis comme technicienne juridique et agente de propriété intellectuelle.

Au bout de 10 ans, elle a quitté Domtar pour les Éditions Rogers, remplaçant pendant quelques mois la coordinatrice aux ressources humaines en congé de maternité. Elle raconte qu'un jour, elle a croisé dans le couloir des Éditions Rogers Jacques Duchesneau, dont elle connaissait la conjointe, une native de l'Outaouais.

Une rumeur a aussitôt circulé voulant que Duchesneau soit l'oncle d'Annie Trudel. En fait, la conjointe de Jacques Duchesneau avait été mariée 20 ans plus tôt à l'oncle d'Annie Trudel, d'où la confusion. Reste que c'est à peu près à ce moment-là que le futur directeur de l'UAC (Unité anticollusion) a demandé à Trudel de se joindre à l'équipe qu'il était en train de mettre sur pied.

« Au départ, je devais l'aider à organiser le bureau, mais très vite, mon expérience de technicienne juridique s'est avérée utile. Et d'autant que pour les enquêteurs qui devaient traquer la collusion à travers les contrats, c'était tout nouveau. Ils s'y perdaient entre les soumissions et les bordereaux. J'ai commencé à les aider en faisant des recherches pour eux tout en faisant un certificat en gestion de la police et de la sécurité intérieure à l'éducation aux adultes », raconte-t-elle.

C'est à ce moment-là qu'elle est entrée en contact avec le MTQ, devenant une sorte d'agente de liaison entre l'UAC et le MTQ. En février 2011, l'UPAC - l'Unité permanente anticorruption - est créée. Duchesneau rêve d'en devenir le directeur, mais c'est Robert Lafrenière qui est nommé. Mécontent, Duchesneau dira publiquement de Lafrenière qu'il n'est pas l'homme de la situation.

Résultat, en septembre 2011, lorsque l'UAC est intégrée à l'UPAC, Duchesneau est congédié. Annie Trudel restera deux ans de plus avant de passer à l'EPIM, l'Escouade de la protection de l'intégrité de Montréal. Puis, l'année suivante, elle accepte de relever le défi lancé par Robert Poëti : être ses yeux et ses oreilles au MTQ.

Annie Trudel affirme qu'au fil des ans et de ses passages à l'UAC, à l'UPAC et au SPVM, elle a été aux premières loges des enquêtes sur la collusion et la corruption et que, par conséquent, elle était fichument bien placée pour voir et comprendre ce qui ne marchait pas au MTQ : 

« Ce que j'ai constaté, c'est que la gestion de l'image y prime tout, y compris les décisions éthiques, et que les problèmes n'émanaient pas des fonctionnaires, mais de la haute direction. »

Denis Lessard, le chef de bureau de La Presse à l'Assemblée nationale, a écrit au sujet d'Annie Trudel qu'elle avait été un corps étranger au MTQ et que la machine l'avait tout bonnement rejetée comme elle l'aurait fait de tout autre corps étranger.

Celle-ci réfute l'affirmation : « D'abord, je n'étais pas si étrangère que cela. Cela faisait des années que j'avais des contacts au MTQ. D'ailleurs, tous les documents que j'ai colligés, ce sont les employés du Ministère qui me les ont donnés parce qu'ils en avaient assez de voir les choses aller. Bref, ce n'est pas la machine qui m'a rejetée, c'est la haute direction. »

Après sa démission, Annie Trudel aurait pu choisir de se taire et de passer à un autre appel. Tous ses amis lui ont conseillé de se tenir tranquille, de ne pas faire de vagues et, surtout, de ne pas parler. Elle ne les a pas écoutés.

« J'ai parlé parce qu'il y a trop de gens qui ne peuvent pas parler. Moi, je n'avais pas de job à perdre, pas de plan de retraite à sauver. Et puis je crois que les sonneurs d'alarme sont essentiels à la société, qu'il faut les écouter et les protéger. Plus il y en aura, mieux on se portera et plus on aura des chances d'enrayer la corruption. »

L'année 2016 fut une année éprouvante à plusieurs égards pour Annie Trudel. Pourtant, elle jure que si tout était à refaire, elle le referait sans rien changer, hormis sa vitesse de réaction.

2016 fut éprouvante, mais depuis le début de 2017, sa vie connaît une éclaircie. Elle termine actuellement une maîtrise en administration publique à l'ENAP et met la touche finale à un mémoire qu'elle doit déposer à la fin du mois.

En janvier, elle a été embauchée chez Lévesque Stratégies et Affaires publiques, firme de relations gouvernementales, de relations publiques et de gouvernance en entreprise. Elle y occupe le poste de directrice de la conformité et se penchera sur l'implantation de la norme ISO anti-corruption, norme internationale approuvée par 37 pays, dont la France et les États-Unis.

Elle travaillera avec les municipalités comme avec les entreprises privées pour implanter la norme. Mais surtout, elle offrira son aide aux futurs lanceurs d'alerte. Elle ne les sauvera peut-être pas de la tourmente, mais elle fera ce que bien des gens ne prennent pas le temps de faire : elle les écoutera.




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