Romeo Castellucci, celui par qui le scandale arrive... ou pas

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Autant Romeo Castellucci peut se perdre en longues conjectures philosophiques et cérébrales quand il parle, autant son théâtre est direct, imagé, avare de mots et d'un esthétisme éblouissant, souligne notre chroniqueuse.

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Romeo Castellucci n'est pas Madonna, ni Bono, ni même le pape François. Mais pour les abonnés du Festival TransAmérique, c'est tout comme.

Enfant chéri et vedette culte du FTA, l'homme de théâtre italien de 56 ans y revient cette année pour la cinquième fois en un peu plus d'une décennie, avec une création tournant autour de Moïse ou plutôt de son absence.

Go Down, Moses, titre que Castellucci traduit lui-même par « Descends de ta montagne, Moïse » et qui est inspiré d'un vieux chant d'esclaves, repris par Louis Armstrong, prend l'affiche jeudi soir pour trois soirs au Théâtre Denise-Pelletier.

Bien que la pièce ait été créée en 2014, Castellucci l'accompagne encore un peu partout dans le monde, y compris à Montréal, où il est arrivé hier de Bologne, en décalage horaire, mais aussi en décalage créatif, puisqu'il travaille en ce moment sur deux nouvelles créations : un spectacle inspiré des écrits de Tocqueville et du livre De la démocratie en Amérique et un autre inspiré de la nouvelle Le voile noir du pasteur qui mettra en scène le comédien Willem Dafoe au théâtre d'Anvers.

En voyant Castellucci sortir de l'ascenseur de l'hôtel mercredi soir, je l'ai pris pour un homme d'affaires, un pilote d'avion ou, à la limite, un comptable. 

Tout sauf le sulfureux homme de théâtre adepte du théâtre de la cruauté d'Antonin Artaud et agent provocateur par qui le scandale arrive à l'occasion. La dernière fois, c'était en 2011 avec Sur le concept du visage du fils de Dieu, un spectacle odorant mettant en scène un vieillard planté dans un décor aveuglément blanc qu'il souille de ses excréments sous le regard compatissant de son fils et d'une figure de Jésus qu'une bande de gamins viendra vandaliser à la fin.

En Europe, la pièce a attiré les foudres des associations catholiques et provoqué des manifs de protestations et des appels au boycott. À Montréal, Castellucci se souvient qu'il y avait une dame dans la salle assise avec une statue de la Vierge Marie, mais rien de plus. Encore aujourd'hui, il ne comprend pas la violence des réactions que sa pièce a suscitées. « Il n'y avait rien de scandaleux dans cette pièce, dit-il. C'était une pièce très humaine et très respectueuse. C'était en somme une pièce christique qui portait sur le noyau de la foi chrétienne : le doute. D'ailleurs, Moïse a lui aussi beaucoup douté, Moïse qui tenait un discours extraordinaire sur l'esclavagisme et qui était très préoccupé par des questions, comme l'exode. Quand on voit tous ces migrants qui débarquent à Lampedusa, on comprend que l'exode fait partie de notre époque. »

L'exode pourtant ne fait pas exactement partie de la vie de Romeo Castellucci. Né en 1960 à Cesena, un petit village en Émilie-Romagne, Castellucci y vit encore aujourd'hui entre deux avions et y crée ses pièces dans le local de sa compagnie - la Socìetas Raffaello Sanzio - qu'il partage avec sa soeur Claudia et son ex-femme, avec qui il a eu trois enfants. Ces derniers sont aujourd'hui grands et travaillent en théâtre, mais aussi en danse et en musique, ce qui vaut mieux pour eux, dit leur père, conscient de la difficulté d'être les héritiers d'un monstre sacré comme lui.

Grand, mince et un peu sec, Romeo Castellucci est l'antithèse de son théâtre. Autant ses pièces sont dures, violentes, dérangeantes, sanglantes, même, autant l'homme est souriant, affable, chaleureux, généreux de son temps. 

De la même manière, autant il peut se perdre en longues conjectures philosophiques et cérébrales quand il parle, autant son théâtre est direct, imagé, avare de mots et d'un esthétisme éblouissant, proche des arts plastiques qu'il a étudiés.

N'étant pas une grande spécialiste de Moïse, en qui je vois plus un cliché à grosse barbe qu'un mythe signifiant, je lui demande si je vais comprendre sa pièce malgré la pauvreté de mes références. Il me répond presque à la blague qu'il ne faut pas chercher à comprendre. « Le théâtre, dit-il, n'est pas une narration. C'est une émotion qui passe à travers une forme. C'est une série d'allégories. La merde ou le sang, dans mes pièces, ce sont des allégories qui renvoient à d'autres sens. Je le répète : il ne faut pas essayer de comprendre les images, mais plutôt se laisser porter par elles. »

Mais comment se laisser porter par l'image d'une femme qui fait une hémorragie dans une toilette publique aux murs couverts de sang ? Comment ne pas frissonner d'effroi devant l'image de cette même femme qui disparaît dans le tunnel froid d'un scanneur, comme c'est le cas dans Go Down, Moses ?

À ce sujet, Castellucci s'entête à répondre que ses images sont peut-être violentes et animées par un pessimisme anthropologique, mais qu'elles sont aussi empreintes de tendresse. Et puis il dit cette chose étonnante : « Le théâtre est utile pour casser la communication. Oui, parfaitement. La communication, à mon avis, c'est le fléau de notre époque. Parce que la communication, celle qui veut passer un message, qu'est-ce que c'est, dans le fond ? C'est un contrôle social. Alors que l'art, c'est le contraire. L'art est un interrupteur de cette communication et c'est tant mieux. »

Du même souffle, Castellucci affirme qu'il n'aime pas le théâtre autobiographique. Il préfère travailler avec le matériau des symboles universels qui appartiennent à tout le monde, plutôt que de raconter sa petite histoire personnelle. C'est dommage parce que l'histoire personnelle de ce créateur radical et inspirant qui vit toujours dans le village de son enfance ne serait peut-être pas scandaleuse, mais elle serait très certainement fascinante.

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