Dans la forêt des bien-aimés

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Guy Jodoin a animé dimanche dernier le Gala Artis, qui décerne des prix aux personnalités de la télévision après un vote du public.

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Par où commencer ? Par les vedettes, bien entendu, cette manne aseptisée, omniprésente et décriée par Pierre Lapointe à Tout le monde en parle et qui, selon lui, empêche notre télé publique de respirer et de s'épanouir culturellement. Sacrées vedettes - je parle ici des « A » - servies à toutes les sauces dans toutes les émissions, occupant l'ensemble du territoire médiatique et bloquant l'accès à une armée de non-vedettes - les C, D, E -, quand elles ne bloquent pas la culture tout court et pis encore : l'avenir.

Les finalistes du plus récent Gala Artis... (Photo André Pichette, La Presse) - image 1.0

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Les finalistes du plus récent Gala Artis

Photo André Pichette, La Presse

D'ailleurs, si ça va si mal au Québec, c'est la faute aux vedettes, non ?

Je veux bien. Sauf que dire qu'il y a trop de vedettes à la télé chez nous, c'est comme dire qu'il y a trop de neige en hiver. Il y a déjà plusieurs décennies, le Québec, par l'intermédiaire de la télé publique puis de la télé privée, s'est doté d'un star-system en bonne et due forme qui perdure jusqu'à aujourd'hui. En passant, ce star-system rend vert de jalousie le Canada anglais qui, lui, n'a pas de vedettes locales (enfin, si peu) et qui est condamné à vénérer, aduler et enrichir une flopée de vedettes américaines qui, bien franchement, n'ont pas besoin du Canada pour prospérer ni imposer leur domination culturelle.

Toujours est-il que de par notre statut de minoritaires francophones perdus dans un océan anglophone, et parce que nous étions distincts et souvent non bilingues, nous nous sommes dotés de notre propre star-system qui, au fil du temps, a produit du meilleur comme du pire, mais peu importe.

L'essentiel, c'est qu'à travers une palette de vedettes qui sont devenues des repères identitaires, ce star-system a consolidé notre culture.

Or, la meilleure façon de maintenir ce star-system, avons-nous découvert, c'est de le nourrir constamment. Notamment en choisissant un nombre limité d'individus modérément ou supérieurement doués et bien-aimés du public, et en multipliant leurs apparitions publiques à la télé et sur toutes les scènes et tribunes sur le marché.

Principe élémentaire de marketing : plus tu exposes quelqu'un, plus il est demandé. Pierre Lapointe devrait le savoir, lui qui doit sa carrière et son titre de vedette A à la radio de Radio-Canada et tout particulièrement à l'animatrice Monique Giroux.

Alors que Lapointe n'était qu'un sombre C, elle nous l'a présenté - pour ne pas dire nous l'a imposé -, vantant sans cesse ses mérites et faisant constammant tourner ses premiers albums. Pierre Lapointe est une pure créature du réseau public et la preuve que même si le système y est pourri, aseptisé ou sclérosé, le talent brut, celui qui se réclame de la culture et non du commerce, arrive encore à y faire son chemin.

Mieux encore : si Pierre Lapointe s'est hissé au rang de A, voire de A+, au point d'être invité comme coach à La voix à TVA, c'est parce que le réseau public a fait la promotion de sa marque pendant des années et a fait monter les enchères de sa popularité. Bref, notre Pierre national est bien mal placé pour mordre la main qui l'a nourri. Tout ce qu'on espère, c'est qu'il l'a fait au nom du bien commun et de la culture avec un grand C et non pas pour s'assurer une place sans doute très payante à La voix l'année prochaine.

Mais revenons à nos vedettes mal-aimées par Lapointe, mais bien-aimées par les producteurs, recherchistes et diffuseurs qui les sollicitent à la moindre occasion, en choisissant toujours les mêmes.

Polluent-elles vraiment le paysage télévisuel ? Serions-nous mieux servis par une cohorte de jeunes et de brillants inconnus ? Inversons la proposition. Se pourrait-il que le vrai problème ne soit pas l'omniprésence d'une poignée de vedettes, exposées partout et tout le temps, mais les émissions où elles sont invitées ?

Se pourrait-il que le mal qui ronge le réseau public soit l'absence de diversité des émissions elles-mêmes, toutes coulées dans le même moule du divertissement, toutes conjuguées sur le même mode léger et qui, fatalement, vont recruter le même type d'invités ?

Si on exclut les bulletins d'information et les fictions, la télé publique ne semble carburer qu'à deux sortes d'émissions : le jeu-questionnaire et le talk-show. Depuis Tout le monde en parle jusqu'aux Enfants de la télé en passant par Les échangistes, le Ti-Mé Show, En direct de l'univers, Silence on joue et Des squelettes dans le placard, on nage plus ou moins dans les mêmes eaux avec sensiblement les mêmes nageurs : comédiens, animateurs, humoristes ou chanteurs pour la plupart.

Si le réseau public était le seul à offrir ce genre d'émissions, ça pourrait à la limite aller, mais l'offre se répète ad nauseam sur les autres réseaux avec des émissions comme En mode Salvail, Deux hommes en or, Ça finit bien la semaine, Accès illimité, Les recettes pompettes, etc. Et, qu'on le veuille ou non, le même genre d'émission attire le même genre de monde, d'où l'effet de redite et de saturation.

Bref, avant de renvoyer les vedettes à la maison, c'est peut-être la télé publique qu'il faudrait réformer. Mais ne vous inquiétez pas. Contrairement à certains esprits nostalgiques (comme Mathieu Bock-Côté) qui ont le défaut de travailler pour le concurrent, je ne demanderai jamais à la télé publique de revenir au bon vieux temps des Beaux dimanches. Que non ! Je lui demande seulement de faire preuve d'un peu plus d'imagination dans ses formats d'émissions, de s'ouvrir à d'autres genres que les variétés et de ne pas toujours se débarrasser des sujets d'actualité scientifique, politique, sociale ou culturelle en les reléguant aux camps de réfugiés que sont devenues les chaînes spécialisées RDI, ARTV et Explora.

Quant aux vedettes, bien-aimées pour les uns, mal nécessaire pour les autres, elles sont comme les carottes : mieux vaut les faire pousser chez soi que d'emprunter celles du voisin.




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