Il y a toujours plus vieux que soi

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Dans ma tête, j'ai parfois 17 ans. La plupart du temps, j'ai entre 30 et 35 ans. Quant à l'âge technique et véridique de ce fichu traître qu'est mon corps, disons qu'il est considérablement plus avancé que l'âge dans ma tête.

Dans ma tête, j'ai peut-être 17 ans, mais dans mon corps, plus souvent qu'autrement, j'ai 200 ans.

Le reste du temps, mon corps a l'âge qu'il a: un âge vénérable dont je n'ai pas vraiment envie de me vanter et qui, en raison de la lente érosion de ses artères, os et articulations, et de l'affaissement graduel de ses chairs, se retrouve en perpétuel décalage horaire avec l'esprit adolescent qui l'habite.

En raison de ce décalage que je partage avec l'ensemble de mes congénères, mon corps n'est pas toujours en mesure de suivre. De suivre mon esprit fringant, qui se comporte parfois comme un chien fou, qui veut s'épivarder, voyager, adopter toutes les nouvelles tendances, être au fait des nouveaux courants de musique ou de cuisine et se prendre pour Madonna à longueur d'année.

Par moments, je l'avoue, je trouve mon esprit fringant pitoyable. Je lui dis de se calmer les nerfs, de rester à la maison au lieu de sortir encore ce soir. Je lui arrache des mains la jupe trop courte qu'il a voulu essayer au magasin ou les talons trop hauts qui vont à coup sûr me donner des maux de dos et des cors aux pieds. Je lui conseille de lire un livre plutôt que de faire son exhibitionniste à la soirée karaoké. Je lui confisque les revues où il est question de chirurgie esthétique. Et puis, dès qu'il a le dos tourné, va savoir pourquoi, je récupère en douce les revues confisquées et un miroir à la main, je laisse mon doigt faire le trajet sur la carte routière de mon visage en me disant que juste un petit ravalement ici, juste un petit resserrement là, ça ferait toute la différence, non?

Vieillir n'est pas une partie de plaisir. Je ne crois pas vous l'apprendre. Mais vieillir est relatif. Et je ne parle pas des jeunes de 20 ans qui sont déjà vieux dans leur tête. Je parle plutôt du fait qu'il y a toujours plus vieux que soi. Et que cette réalité biologique, aussi vaine soit-elle, est la réalité qui me tient en vie et qui m'évite de sombrer dans l'apitoiement ou la dépression.

Dans la rue, sur les pages glacées des magazines et dans les films, la beauté fraîche et lisse des jeunes femmes m'interpelle comme m'interpellent certaines oeuvres d'art.

Je les trouve belles, magnifiques même, mais je ne les envie pas: les envier serait se mettre au même diapason qu'elles et je n'ai pas cette prétention ni cette arrogance. Face à leur beauté, mon corps se réfugie dans le doux nid de l'humilité. Il y a un plaisir à être humble, croyez-moi. On s'y assoupit sans résister ni chercher à être à la hauteur. On rend les armes sans que cela fasse un pli à notre orgueil.

Je ne veux pas me battre contre la jeunesse. Je ne veux pas courir après la jeune femme que je fus autrefois et la rentrer de force dans une camisole trop petite et trop serrée. La jeunesse m'échappe depuis longtemps. Et à force de m'échapper, elle a perdu un certain intérêt à mes yeux. En revanche, la vieillesse et les vieux me fascinent. Ce n'est pas par abnégation ni par masochisme, mais bien par pragmatisme. Les vieux, c'est mon avenir. Alors tous les jours, je les scrute et je les étudie du regard, souvent ébahie du fait que personne ne vieillit de la même manière, qu'il y a une infinité de nuances dans le vieillissement, que certains octogénaires font 10 ou 15 ans de moins alors que d'autres accusent leur âge ou se font accuser par lui, bien avant le temps.

L'étude des vieux quand on a un esprit jeune dans un corps en ruine a ses avantages. En se comparant, on se console, mais surtout, on ressent une infinie gratitude à l'égard du présent, surtout si la maladie nous a épargnés. Au lieu de se noyer dans la délectation morose de son passé, au lieu de regretter sa jeunesse et de tenter en vain de la ressusciter, on profite furieusement du présent en se disant qu'aujourd'hui on est encore jeune, ou du moins, plus jeune qu'on ne le sera demain. Et croyez-moi, face à cette inévitable fatalité, on n'a pas trop le temps de s'attarder aux rides qui courent sur notre visage et se déversent dans le miroir. Face à cette inévitable fatalité, on évite les miroirs qui ne reflètent qu'une partie de la réalité: la réalité de notre déclin, pas celle de la formidable résistance que lui oppose notre esprit jeune et fringant, celui qui ne se voit pas vieillir et qui tous les jours, pluie ou tempête, rhumatismes ou arthrite, dit merci la vie.

Un esprit jeune dans un corps qui vieillit? C'est peut-être une illusion, mais tant qu'elle nous garde vibrants et en vie, c'est encore la meilleure.

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