Le mirage

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Il manque une scène au film Le mirage de Ricardo Trogi. Si la scène avait existé, elle aurait ajouté une pointe supplémentaire d'absurdité à la société de consommation que le film dénonce.

Dans cette scène (que j'ai imaginée), Julie Perreault fouille dans son placard, ressort sa vieille robe de mariée, participe au Spécial Mariage du Banquier avec Julie Snyder, gagne le gros lot et peut continuer de s'acheter une tonne de bébelles et une deuxième piscine au sel dont elle n'a pas besoin.

La scène permettrait de boucler la boucle du film et de démontrer que dans notre société, non seulement tout se consomme, mais tout s'exploite, y compris l'union sacrée du mariage. Mais surtout, cette scène prouverait hors de tout doute que désormais, il n'y a plus de limites aux moyens envisagés pour faire un show de télévision.

Or, à la veille des 30es prix Gémeaux, la question des moyens financiers, techniques et artistiques est plus que jamais d'actualité. Même que ce n'est plus tant une question qu'un problème dont la croissance est inversement proportionnelle à la décroissance des budgets de télé.

En apparence, tout va bien. On produit des émissions et des séries... en série. Plusieurs récoltent d'excellentes cotes d'écoute. Une poignée de ces productions réussit à faire sa marque sur le marché international. Malgré l'internet, Netflix et compagnie, le public québécois est fidèle et demeure au rendez-vous. En apparence, tout baigne.

En réalité, la télé québécoise vit non plus un âge d'or, mais des années de plomb. Les budgets ont fondu, les temps de tournage aussi. Plusieurs séries sont éclairées au néon. Pour gagner du temps, on privilégie les lieux fermés où l'éclairage est monté pour la journée. Avant, l'éclairage était modulé selon la dynamique de chaque scène. Maintenant, toutes les scènes sont filmées sous le même éclairage.

Dans plusieurs séries, les plans-séquences abondent. Et pour cause! Un plan-séquence permet de tourner un échange entre deux ou trois personnages d'un seul coup et vite fait. Le plan-séquence permet surtout d'éviter le découpage de la scène en champ et en contrechamp, ce qui prend du temps, beaucoup trop de temps. Or, du temps, la télé québécoise n'en a plus.

Autrefois, la télé québécoise avait les moyens de ses ambitions et les moyens de tourner un épisode en 10 ou 11 jours. Aujourd'hui, un épisode doit être bouclé en six jours et allez hop!, au suivant.

Évidemment, le gouvernement Harper, qui a pratiqué de douloureuses coupes autant à Radio-Canada qu'au Fonds des médias, est largement responsable de cette détérioration des conditions de production.

Grâce aux conservateurs, la situation se dégrade lentement mais sûrement depuis plusieurs années. Or, récemment, la mort du cantinier de la série Ruptures a non seulement sonné l'alarme mais peut-être marqué un point de non-retour. L'ultime limite du tolérable semble avoir été franchie. Du moins sur les plans humain et professionnel. Sur le plan de la création, c'est une autre histoire.

Jusqu'à maintenant, une certaine fiction sur la qualité et l'originalité de notre télévision a été maintenue. Mais face à la concurrence mondiale, face à ces superbes séries danoises, australiennes et britanniques qui déboulent sur nos écrans, la fiction de notre qualité s'essouffle. Des créateurs à qui j'ai parlé estiment que bientôt, notre télé ne pourra plus être concurrentielle sur le marché international.

Pourtant, au printemps dernier, le président du CRTC, Jean-Pierre Blais, affirmait le contraire dans un discours prononcé devant les gens du Cercle canadien. «Si les Britanniques, les Australiens et les Danois sont en mesure de créer des émissions et des films pour la télévision d'envergure internationale, estimait-il, pourquoi ne serait-ce pas notre cas?»

Pourquoi? C'est simple: parce que ces pays ont compris qu'une révolution était en train de se produire en télévision. Au lieu de réduire le budget des séries, ils ont doublé et triplé la mise, permettant aux créateurs de Borgen, The Killing, The Code ou Downton Abbey d'avoir les moyens de leurs ambitions. Chez nous, au même moment, on a entrepris de sabrer les moyens de production. Et de le faire un peu plus chaque jour.

Mais qu'importe. Demain soir, avec Véro et Éric Salvail, la télé québécoise va se fêter en grand. Il va y avoir des prix, des rires, des remerciements et des applaudissements. De loin, on aura l'impression d'une télé qui se porte à merveille. De près, on verra qu'il ne s'agit peut-être que d'un mirage...

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer