Née sous X (ou presque)

La Torontoise Allie X est l'artiste en résidence... (Photo Martin Chamberland, La Presse)

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La Torontoise Allie X est l'artiste en résidence pour les deux prochaines semaines au Centre Phi.

Photo Martin Chamberland, La Presse

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Elle s'appelle Allie X. Elle a 29 ans, de longs cheveux droits de prêtresse satanique, des ongles turquoise, une bouche en coeur peinte rouge sang, des yeux bleus cachés en permanence par de grosses lunettes noires et des idées très bizarres qui ressemblent à des rêves ou des cauchemars éveillés.

C'est une artiste indie pop de Toronto en résidence depuis plus de deux semaines à Montréal, au Centre Phi, le centre multimédia de la mécène Phoebe Greenberg.

C'est la première raison pour laquelle nous avons voulu rencontrer Allie X: parce que le Centre Phi l'a choisie et qu'habituellement, cet incubateur montréalais repère les artistes émergents les plus talentueux, les plus audacieux et ambitieux.

La deuxième raison de notre intérêt soudain pour Allie X est plus prosaïque. Le 6 mars 2014, à 16h43 précises, la chanteuse pop Katy Perry a lancé sur son compte Twitter un message à ses 69 millions d'abonnés. Elle venait d'écouter la chanson Catch qu'Allie X avait lancée sur le web trois jours plus tôt et qui compare la relation amoureuse avec celle qu'un malade entretient avec son médecin: «Je suis actuellement complètement obsédée par cette chanson d'Allie X.»

Le temps que ça prend pour taper 140 caractères sur un clavier, la pure inconnue qu'était Allie X est devenue une sensation médiatique. Un journaliste du magazine Billboard, la bible de l'industrie de la musique, s'est empressé de prendre contact avec elle pour percer le mystère et découvrir qui était cette fameuse Allie X, fraîchement débarquée à Los Angeles.

Autant dire que le journaliste s'est heurté à un mur et à un mystère savamment cultivé. Car, comme Allie X l'a dit elle-même lors de notre rencontre au Centre Phi, elle est «la commissaire» de son propre mystère.

Libérée d'elle-même

Nous venions à peine de nous asseoir dans une pièce trop fraîche, sous les rayons perçants des néons, et déjà je m'ennuyais du bon vieux temps où les artistes pop étaient mis au monde sans artifices ni masques ni talons de 12 étages, et qu'ils parlaient aux journalistes simplement et sans faire de manières.

Mais ce temps est révolu. Aujourd'hui, lorsqu'un artiste pop démarre sa carrière, l'exercice ne peut être simple ni banal. L'artiste parle en paraboles, se drape de mystère et s'amène avec un personnage, un look, un univers, une trame narrative et un message. Amen.

Quel est le message d'Allie X? «Je veux faire quelque chose de pertinent pour ma génération et être un exemple de liberté et d'expression de soi», m'a-t-elle répondu.

En entendant ces mots mille fois entendus, j'ai rappelé à Allie X que c'est le même message que véhiculent Madonna («Express yourself, don't repress yourself»), Lady Gaga (Born This Way), Beyoncé, Rihanna et une kyrielle d'autres chanteuses pop. Elle s'est esclaffée: «Quoi! Sous prétexte que d'autres l'ont dit, je n'aurais plus le droit de le dire? De toute façon, je ne crois pas à l'originalité pure. Je ne pense pas qu'on invente quoi que ce soit. On ne fait que changer les combinaisons au gré de nos influences. Les miennes vont de Deevo à Cyndi Lauper en passant par Kate Bush, Björk, Stevie Nicks et Tom Petty.»

Allie X a poursuivi en me racontant que le fait d'apposer le X derrière son prénom l'avait libérée d'elle-même et que son rêve le plus cher serait de devenir l'ombre de son ombre (mais pas celle de son chien).

«Selon Jung, a-t-elle poursuivi, nous avons tous une part d'ombre, une part honteuse et gênante que nous tentons de cacher. Or, ce n'est qu'en la reconnaissant et en l'assumant qu'on peut s'en libérer.»

Jung, l'ombre, la lumière, les rêves: plus Allie X essayait de m'ensorceler avec ses allégories et ses falbalas, plus j'avais l'impression d'avoir affaire à une fille sage et gentille déguisée en vamp; une fille ordinaire, sans malice, mais obligée de renoncer à son côté tarte aux pommes pour percer le marché de la musique pop.

Je lui ai demandé si elle avait déjà été une fille ordinaire sans lunettes noires ni ongles turquoise. Elle m'a répondu qu'elle ne parlait jamais de ses anciennes incarnations.

Un simple clic

À une autre époque, une telle déclaration aurait scellé à jamais le secret d'Allie X. Mais nous sommes à l'ère où les traces du passé refusent de disparaître et où les images d'une vie antérieure peuvent surgir à n'importe quel moment.

C'est pourquoi, dès mon retour dans la salle de rédaction, je suis partie à la recherche de l'autre Allie X, la fille tarte aux pommes que j'avais cru apercevoir entre deux citations de Jung. Je l'ai trouvée sous le nom d'Alexandra Ashley Hughes, née à Oakville, en Ontario, d'une mère du nom de Cindy, convaincue que sa fille, qui chantait à 18 mois sur l'air de La petite sirène, deviendrait un jour une vedette de la scène.

En faisant défiler les images, je suis tombée sur une photo prise en 2008 où Allie a 20 ans, un chemisier bouffant d'un quétaine consommé et un sourire Pepsodent.

Elle a fait partie des finalistes de la téléréalité How Do You Solve a Problem Like Maria? , qui recherche celle qui incarnera Maria, la nounou de la famille von Trapp dans La mélodie du bonheur. Allie a été éliminée au bout de deux épisodes, non sans avoir fait la fierté d'Oakville, en Ontario.

Je regarde la photo de cette autre Allie et je ne peux m'empêcher de rigoler un peu. Tous ces mystères que fait Allie X sur son passé, qui est finalement accessible d'un simple clic.

Un baptême au Centre Phi

Dans les faits, l'histoire - la vraie histoire - d'Allie X est assez simple. Douée pour les arts dès sa petite enfance, Allie X a pris des cours de chant à partir de l'âge de 10 ans, a fait son secondaire dans une école d'art et de musique du Michigan, avant d'être acceptée à Sheridan, une école de Toronto consacrée aux arts de la scène et au théâtre musical.

Son diplôme en poche, elle a fait son chemin dans le circuit du théâtre musical torontois avec un certain succès, mais qui n'était peut-être pas à la hauteur de ses attentes et de ses ambitions. En parallèle, sa carrière d'auteure-compositrice a pris son envol. Elle s'est mise à écrire avec des musiciens canadiens en vue comme Ron Sexsmith ou Brendan Canning, du groupe Broken Social Scene.

Bien vite, elle a décroché un contrat avec l'éditeur canadien Dream Machine et une invitation à aller écrire des chansons à Los Angeles, là où des dizaines d'auteurs en herbe deviennent riches en écrivant pour les autres.

Allie, elle, a préféré écrire pour elle-même ou du moins pour le personnage qu'elle venait de s'inventer à coups de X et de lunettes de soleil. La chanson Catch est née, de même que le clip signé par le Montréalais Jérémie Saindon.

C'est d'ailleurs grâce à Saindon qu'Allie X a rencontré Renata Morales, qui lui a présenté Phoebe Greenberg, et que ces trois-là ont décidé de travailler ensemble et de se servir de la résidence d'Allie X pour mettre en valeur toutes les capacités techniques du Centre Phi.

Ce soir, la chanteuse va donner son tout premier spectacle en tant qu'Allie X au Centre Phi. Il y aura une retransmission du concert sur internet, ainsi que la diffusion de plusieurs courtes vidéos déjantées mettant en vedette la chanteuse.

Bref, ce soir, Allie X va se mettre au monde pour vrai. Ce sera le premier d'une série de chapitres sur Allie X, une fille née sous X pour les besoins de la musique (et de l'industrie). Une fille qui voulait devenir l'ombre de son ombre, mais, contrairement à Jacques Brel, pas l'ombre de son chien...

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