«Charlie» avant le déluge

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

C'était avant le déluge, il y a 10 ans, un soir de novembre. Au 93, rue du Faubourg-Saint-Honoré, entre les chandeliers et les tentures de velours rouge, entre la queue de boeuf et le «pain pas perdu», Thierry Ardisson recevait à souper la bande à Charlie Hebdo. Les recevait sous l'oeil de ses caméras pour une émission qui sera présentée ce soir même à TV5 et qui vaut le détour, ne serait-ce que pour se convaincre encore davantage de l'absurdité et de l'injustice de l'assassinat de ces sympathiques dessinateurs.

Le vieux Cavanna, qui est mort l'an passé, y était, de même que Wolinski, Cabu, Charb et quelques autres comme Riss, qui a eu la vie sauve le matin du massacre et s'en est tiré avec une blessure à l'épaule.

Autour de la table ce soir-là, ça parlait de censure ou plutôt du fait que, depuis les grands combats des années 60, qui ont permis des gains importants du côté de l'avortement, de la peine de mort et des droits des femmes, il n'y avait plus grand-chose de censurable.

Charb n'était pas encore directeur de la publication de Charlie Hebdo. Il le deviendrait en 2009, quatre ans plus tard. Ce soir-là, chez Ardisson, il n'était pas le plus vocal ni le plus éloquent de la bande, mais il nota, néanmoins, que depuis que les hommes politiques avaient compris qu'interdire ou faire un procès à un journal comme Charlie Hebdo, ça ne servait qu'à augmenter sa pub, c'était devenu de plus en plus difficile d'avoir un impact.

D'ailleurs, les chiffres parlaient par eux-mêmes: au plus fort de sa force de frappe, à la mort de Georges Pompidou (en 1974) ou même à la mort de François Mitterrand (en 1996), Charlie Hebdo s'était écoulé à plus de 160 000 exemplaires. Mais en novembre 2005, 100 000 lecteurs manquaient à l'appel, le journal ne vendant plus que 65 000 exemplaires par semaine, un chiffre qui allait fondre de moitié au cours des 10 années suivantes.

Bref, ce soir-là, ce n'était pas l'euphorie autour de la table de Thierry Ardisson et les questionnements étaient nombreux. Comment poursuivre la mission de Charlie? Comment se renouveler? Comment combattre une certaine morosité ambiante, propre à la France de ces années-là?

Et puis, retrouvant subitement du tonus, Charb expliqua que s'il y avait un point qui ralliait toute la bande à Charlie, c'était la religion. Ça, oui! Rien de mieux pour une bande de dessinateurs affamés que de bouffer du curé ou du rabbin.

Puis, dans le même souffle, et avec un air presque coupable, Charb avoua que Charlie avait un sérieux déficit du côté des imams.

«C'est vrai qu'on tape moins sur les imams que sur les autres, et si on le fait moins, c'est qu'ils ne sont pas très présents dans la vie publique française. Ils ne sont pas députés, ils ne sont pas ministres. Ils sont totalement absents de l'Assemblée nationale.»

Ce que Charb disait, au fond, c'est qu'il y a 10 ans, les imams ne représentaient pas vraiment un pouvoir qui méritait d'être moqué ou tourné en dérision. Pourtant, un an plus tard, plus précisément en février 2006, la crise des caricatures de Mahomet, publiées d'abord dans un journal danois, allait changer la donne, y compris pour Charlie Hebdo.

Le long métrage documentaire C'est dur d'être aimé par des cons montre d'ailleurs la préparation de la fameuse riposte de Charlie Hedbo, en février 2006.

On y voit Cabu dessiner en vitesse un Mahomet qui pleure, le visage caché dans ses mains en se lamentant que «c'est dur d'être aimé par des cons». On y voit surtout l'esprit de Charlie Hebdo à l'oeuvre dans toute sa formidable collégialité.

Chacun des dessinateurs assis autour de la grande table ovale y va de sa proposition. Un premier dessin intitulé Touche pas à mon Mahomet commence par retenir l'attention. Puis, Wolinski propose un dessin où un Mahomet grimaçant s'écrie: «C'est la première fois que les Danois me font rire.» Puis, quelqu'un lance: «C'est dur d'être aimé par des cons.»

Cabu saute sur le ballon et exécute immédiatement le dessin en l'accompagnant d'une citation qui ignore encore le statut légendaire qui l'attend. Au final, tous les dessins en prévision de la une sont épinglés au mur et forment une immense fresque ironique. Le consensus se fait en quelques secondes pendant que l'Histoire s'enregistre et s'écrit.

Évidemment, chez Ardisson, un an plus tôt, la bande à Charlie ignorait encore tout cela, y compris le tour pourri que la vie allait leur jouer un matin de janvier 2015. Mais, quand même, ce soir-là, le vieux sage à Wolinski a eu une parole presque prophétique. Parlant des combats des années 60, il lança: «À l'époque, nous nous battions pour des causes intérieures que nous savions pouvoir changer. Mais comment lutter contre le terrorisme? C'est pas parce qu'on va se battre que ça va changer quelque chose.»

Aujourd'hui, l'écho lucide de ces paroles donne froid dans le dos. Mais il mérite plus que jamais d'être entendu. À 20h, ce soir, sur TV5.

Pour joindre notre chroniqueuse: npetrowski@lapresse.ca 

Partager

lapresse.ca vous suggère

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer