Le charme discret de la bourgeoisie

Trois jours après avoir vu Le règne de la beauté de Denys Arcand, je me pose... (Photo fournie par Cinémaginaire)

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Trois jours après avoir vu Le règne de la beauté de Denys Arcand, je me pose encore la question. Pourquoi mes camarades critiques ont-ils haï le film à ce point ? Pourquoi des propos aussi acerbes de leur part, mais aussi de la part d'une foule d'autres gens ? Pourquoi ai-je le sentiment de faire partie des rares qui ont été charmés par ce film, par la beauté sublime des paysages et par une certaine gravité qui vient se déposer délicatement sur la surface lisse des personnages ?

Qu'est-ce que Denys Arcand a fait pour déplaire autant à une certaine élite médiatico-culturelle ?

Il n'y a pas qu'une réponse, il y en a mille. Mais plusieurs tournent autour d'un immense malentendu dû à la nouvelle direction que Denys Arcand a décidé de prendre.

Le cinéaste a en effet décidé de museler le grand cynique en lui, d'écarter l'historien et le critique social à la faveur du luxe, du calme et de la beauté de la nature québécoise.

On trouve une ébauche de ce prisme dans la dernière scène du Déclin de l'empire américain, quand la nature figée dans le givre et annonciatrice de lendemains qui déchantent réduit les personnages, pourtant si volubiles, au silence.

Or, dans Le règne de la beauté, les personnages semblent arrivés au bout de la parole. Ils échangent peu, sauf pour débiter des banalités. Les images, par contre, en disent long sur leurs tourments intérieurs.

Plusieurs ont reproché au cinéaste la pauvreté de dialogues privés de la truculence qui était sa marque de commerce. Or, je soupçonne ces esprits chagrins de surtout reprocher à Arcand d'avoir été infidèle à lui-même, infidèle à la perception qu'ils ont de lui et à la petite case caustique dans laquelle ils l'ont rangé.

Autrement dit, ils l'attendaient à un endroit précis, où Arcand a eu le malheur de refuser d'aller.

C'est le premier grand malentendu entre Le règne de la beauté et ses détracteurs. Le deuxième est une affaire de classe sociale.

Le règne de la beauté se déroule dans un milieu bourgeois. La plupart des personnages exercent une profession libérale, y compris Luc, personnage principal, qui est architecte. Et même s'il se plaint de manquer d'argent, tout dans son environnement, y compris sa magnifique maison de verre, respire l'aisance et les moyens.

Si Luc Sauvageau ne fait pas encore partie des 1 % des plus riches au Québec, ce n'est qu'une question de temps avant qu'il les rejoigne. Or, au Québec, ou dans n'importe quel autre coin de l'Occident, si vous voulez faire un film sur les nantis, ça doit obligatoirement être une satire ou une critique féroce.

Le cinéma ne tolère la bourgeoisie que lorsqu'elle va très mal, qu'elle s'enlise dans le malheur ou le marasme ou, mieux encore, dans le ridicule. Mais dans Le règne de la beauté, les personnages qui ont choisi de vivre sur le bord du fleuve à Charlevoix ont une belle vie. Ils ne sont pas malheureux ni ridicules. Ils vivent au gré des saisons, profitent du plein air, s'épivardent sur les greens de golf, dévalent les pentes de ski, se mirent dans l'eau pure des lacs. Et s'ils souffrent, c'est avant tout de culpabilité, grand thème de ce film.

L'architecte est coupable de tromper sa femme (ce qui ne l'empêche pas de la tromper), coupable d'être mû par une ambition qu'il tente de réprimer, coupable de vouloir plus qu'il n'a déjà. Quant à sa femme dépressive, elle est coupable de vivre une vie privilégiée dans un coin paisible alors qu'ailleurs, le monde est à feu et à sang.

À certains égards, Le règne de la beauté est une métaphore du Québec d'aujourd'hui tel que le perçoit Arcand : une société tranquille, confortable, presque suisse, qui a certes ses problèmes, mais des problèmes qui ne pèsent pas lourd à l'aune de la souffrance du monde.

À certains égards aussi, Le règne de la beauté est le même film que Le déclin de l'empire américain. Il raconte le quotidien agréable et tiède d'une bande d'amis qui se connaissent depuis longtemps et se retrouvent régulièrement autour d'une table avec leurs malaises, leurs mensonges et leurs infidélités.

Tout ce qui a changé, c'est l'époque dans laquelle le film s'inscrit. En 1987, on découvrait Denys Arcand. On découvrait surtout une bourgeoisie hédoniste qui, jusqu'à ce moment-là, n'avait pas eu droit de cité au grand écran. On en était fier. On trouvait ça cool. Vingt-sept ans plus tard, ce qui était cool ne l'est plus. Et ce qu'Arcand a à nous dire sur lui et sur nous-mêmes, nous ne voulons plus l'entendre. Dommage.




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