Cantat, après coup

Sara Llorca en Électre et Sylvie Drapeau en... (Photo: Jean-Louis Fernandez, fournie par la production)

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Sara Llorca en Électre et Sylvie Drapeau en Clytemnestre.

Photo: Jean-Louis Fernandez, fournie par la production

C'est l'éléphant au milieu de la pièce et, dans ce cas précis, au milieu de la scène du TNM. Il n'est pas là, mais on ne voit que lui. On n'entend que lui. On ne pense qu'à lui. Sa musique magnifique et envoûtante, composée pour le spectacle, ne fait qu'accentuer l'effet. Je parle bien entendu de Bertrand Cantat, vedette absente des trois pièces de Sophocle mises en scène par Wajdi Mouawad et présentées jusqu'au 6 juin au TNM sous le titre Des femmes. Vous connaissez l'histoire. Bertrand Cantat devait être sur scène pendant les trois pièces, à titre de chef d'un choeur qui, dans les faits, ne comporte qu'un seul chanteur et choriste: Bertrand Cantat. Mais le tollé que son éventuelle prestation chez nous a soulevé, doublé de l'intervention très politique du fédéral qui a décrété qu'il n'était pas le bienvenu au Canada, ont eu raison de sa venue. C'était il y a un an.

Retour à vendredi soir dernier, alors que le marathon Sophocle, qui a soulevé tant d'indignation et tourné un peu partout en Europe, s'ouvrait à Montréal sur Les Trachiniennes, la pièce la plus faible des trois malgré les efforts louables de Sylvie Drapeau, qui y tient le premier rôle.

Tellement faible que j'ai cru un instant que Wajdi avait fait appel à Bertrand Cantat uniquement pour donner du tonus et de l'intérêt à cette pièce figée et ennuyeuse comme la pluie. En même temps, son remplaçant, Igor Quezeda, un chanteur chilien, avait beau déployer sa belle voix grave sur les musiques de Cantat, sa présence ne faisait que souligner l'absence criante du chanteur maudit.

J'ai repensé aux propos de la directrice du TNM, qui, l'an passé, en cédant à la pression populaire, avait déclaré qu'en fin de compte c'était mieux que Cantat ne monte pas sur la scène du TNM, car sa présence physique aurait détourné l'attention du public de la proposition artistique.

Un an plus tard, ces propos me sont apparus dans toute leur sidérante incongruité. Cantat n'aurait rien détourné du tout. Il était au centre, voire au coeur même du projet artistique. Sa présence était en soi LE propos et LA proposition. Wajdi Mouawad a construit l'édifice de son spectacle autour de Cantat, en misant sur la provocation, bien sûr, mais aussi sur le charisme, le talent, la présence de scène spectaculaire de l'ex-chanteur de Noir Désir. Et sans Cantat, autant dire que si l'édifice ne s'écroule pas, il est passablement bancal.

Il y a un an, j'aurais sans doute prétendu le contraire. Mais la vérité, c'est que vendredi soir je me suis ennuyée de Bertrand Cantat pendant les six heures et demie de la durée du spectacle. Pas du type qui a été accusé du meurtre involontaire de sa compagne, l'actrice Marie Trintignant, et qui a purgé sa peine. Pas de celui qui traîne un parfum de soufre et de scandale dans son sillage et qui procure aux esprits tordus un frisson cheap. Je me suis ennuyée de l'artiste, de sa voix, du magnétisme de sa présence physique. Je me suis ennuyée de celui qui aurait fait toute la différence entre un grand spectacle, poignant, dérangeant, déroutant, et un spectacle correct, bon par moments, très «plate» par d'autres.

L'an passé à pareille la date, la société québécoise au grand complet s'est mobilisée contre la venue de Bertrand Cantat. J'en faisais partie et je le regrette. Je regrette de m'être jointe à une meute qui était trop occupée à japper et à se gargariser de son indignation pour s'intéresser vraiment à ce dont il était question. Je regrette d'avoir participé à la mise à mort d'un artiste et au sacrifice de sa liberté sur l'autel de l'intolérance, de la vindicte populaire, de l'inculture.

J'en entends affirmer que Wajdi Mouawad n'avait pas le droit de mêler le théâtre et la réalité, pas le droit de parler de la domination des femmes à travers un homme qui a dominé la sienne au point de la tuer. J'ai envie de leur demander de quel droit, eux, ils se permettent de dicter ce qu'un artiste a le droit ou non de faire.

Si Wajdi Mouawad a commis une erreur, ce n'est pas d'avoir mêlé la réalité et le théâtre. C'est de ne pas avoir prévu l'électrochoc qu'il risquait de déclencher avec son projet et de n'être pas allé au front, au-devant des coups, en présentant et en expliquant lui-même sa démarche. S'enfermer dans un mutisme têtu pendant que la société québécoise s'entre-déchirait sur la question fut sa grande erreur. Mais ce qui est fait est fait. On ne peut pas revenir en arrière. On ne peut qu'aller de l'avant. À certains égards, c'est ce que le spectacle Des femmes m'a permis de faire. Il y a un an, je jugeais Bertrand Cantat coupable pour l'éternité et indigne de remonter sur scène. Depuis minuit vendredi soir, je lui ai pardonné. Si c'était ultimement ce que Wajdi Mouawad visait, c'est réussi.




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