Pas par quatre chemins

Depuis près de 40 ans, à la radio de Radio-Canada, Jacques Languirand a eu la sagesse d'y aller par quatre chemins. C'est-à-dire en prenant moult détours et en multipliant les digressions et les circonvolutions pour nous expliquer le sens de l'existence avec un rire d'otarie sur l'acide et un appétit pour la vie aussi tripatif que contagieux. Et puis lundi, pour une rare fois dans un parcours professionnel inspirant, voire exemplaire, le journaliste, écrivain, militant, comédien, homme de théâtre et de radio n'y est pas allé par quatre chemins, oubliant au passage ses gants blancs et ses bonnes manières.

Sans crier gare, M. Languirand a pété les plombs et fait un esclandre pas très brillant, mais très public, en plein lancement de la programmation de la radio de Radio-Canada. C'était lundi matin, à la fin d'un rituel dégoulinant d'espoir et de bonnes intentions, alors que toutes les nouvelles émissions et leurs nouveaux animateurs avaient été présentés, interviewés, célébrés et pris en photo pour la postérité.

Froissé parce qu'il n'avait pas été une fois question de lui ni de son émission, pourtant en ondes depuis mille ans, M. Languirand a interpellé les gens dans la salle Jean Despréz: «Votre attention S.V.P., votre attention», s'est-il écrié avant d'annoncer qu'il venait de trouver les trois «imbéciles» (du service des communications) qui avaient monté ce show et n'avaient même pas été foutus de l'inclure alors qu'il entreprenait sa 41e saison à la barre de l'émission Par quatre chemins.

Puis, après avoir incité en vain la salle stupéfaite à huer ses ennemis, Languirand a tiré sa révérence en faisant un doigt d'honneur aux gens des communications et en les traitant d'imbéciles, de cons et de trouduc.

De la part d'un homme qui, chaque dimanche soir sur les ondes de la radio publique, nous invite à laisser notre ego au vestiaire et à envisager notre court séjour sur Terre avec sagesse, sérénité, humour et détachement, ce n'était pas très élégant. Disons même que c'était grossier et difficilement justifiable.

En même temps, était-ce une raison suffisante pour le punir comme un écolier et lui faire porter le bonnet d'âne en le privant de son micro? J'en doute. C'est pourtant la solution retenue par la direction de la radio, qui a annoncé hier la suspension de Languirand et le retrait des ondes de son émission «jusqu'à ce que l'étude du dossier se rapportant aux événements» soit terminée. Euh... un dossier? Pour quoi faire? Le gars n'a tué personne. Il a insulté trois employés des communications. Point. Faut-il vraiment faire une enquête criminelle, un rapport au Ministère et, pourquoi pas, une commission parlementaire? Franchement...

D'accord, Languirand a été con, il a manqué d'humour envers lui-même et de tact envers les gens des communications. Oui, il a envoyé un bien mauvais message à tous ceux pour qui il est un modèle de pérennité et la preuve vivante et parlante qu'on peut encore être pertinent à 80 ans, âge où la société condamne les gens à ne rien faire d'autre que de se bercer et de manger mou.

Mais bon, une grosse gaffe en 41 ans de fidèles et loyaux services, ce n'est pas la fin du monde ni la mer à boire. Sans compter qu'il n'a pas fait cette scène devant des milliers de téléspectateurs ou sur les ondes de la radio, mais en circuit fermé, devant une poignée de journalistes. C'était facile de passer l'éponge. Suffisait de demander à Languirand de faire amende honorable et de s'excuser publiquement. Il l'aurait fait, j'en suis convaincue.

Pour le reste, Languirand méritait peut-être une réprimande, mais il méritait surtout de l'indulgence et de la considération. Après tout ce que ce bouillon de culture et de connaissances a donné et créé, après tous les projets fous qu'il a lancés, après toutes les batailles qu'il a livrées et tous les prix et distinctions qu'il a gagnés, c'était la moindre des choses.

Languirand a manqué d'élégance, c'est vrai, mais, en le traitant comme le dernier des larbins et en oubliant que c'est grâce à des pionniers comme lui que Radio-Canada existe, la direction de la radio n'a pas seulement manqué d'élégance. Elle a manqué de reconnaissance, d'humanité et ultimement de respect pour sa propre Histoire et pour ceux qui ont contribué à l'écrire.




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