Galliano: la dérive du mégalo

C'est un cas classique d'acte manqué réussi. De transgression publique. De grosse provoc. De grosse connerie. Assis à la table d'un café branché du Marais, sous l'effet de l'alcool et de Dieu sait quoi d'autre, John Galliano, petit roi de Dior, a pété les plombs et abreuvé la table voisine de propos antisémites. Il était à ce point gelé et ivre de lui-même qu'il n'a même pas vu que quelqu'un le filmait et allait bientôt diffuser sa déclaration d'amour à Hitler à la planète au complet. D'abord suspendu par la direction de LVMH, il a été carrément viré hier après avoir passé plusieurs heures dans un commissariat de Lille pour plaider son innocence.

Mais la vidéo compromettante diffusée par le tabloïd britannique The Sun venait pour ainsi dire de sceller à jamais sa réputation de scélérat. Que la vidéo ait été tournée en décembre et qu'elle n'ait aucun lien avec les incidents du 24 février dans le même café du Marais n'y change rien. John Galliano est, aux yeux de l'opinion publique, cliniquement mort.

La plus grande ironie de cette triste affaire est que John Galliano, fils d'un plombier anglais et d'une Espagnole folle de fringues et de flamenco, entré chez Dior en 1996, a fait sa marque dans la mode notamment comme apôtre du métissage. Le mélange des cultures et des genres, l'ouverture à la différence, le refus de l'exclusion et du racisme ordinaire étaient ses credos. À la fois gitan, pirate, punk et dandy, il s'imposait à lui-même comme à son équipe deux grands voyages par année. De l'Inde jusqu'à la Chine en passant par l'Amérique du Sud et le Moyen-Orient, il rapportait les tissus, les étoffes, les couleurs et les costumes qu'il plongeait dans la grande marmite du métissage, d'où ils ressortaient spectaculaires et transformés. Le métissage, chez lui, ne s'arrêtait pas à la frontière de la mode flamboyante et outrancière qu'il créait. Aux dires de ceux qui l'ont vu à l'oeuvre, ses équipes étaient aussi métissées que ses vêtements. Le village global existait en vrai dans ses ateliers.

Nous ne saurons jamais ce qui s'est passé au cours des derniers mois pour ainsi faire déraper Galliano. Mais on peut imaginer le cocktail explosif que finit par produire la pression quand elle rencontre la dépression, l'abus de pouvoir et de substances dans le monde volatile, narcissique et excessif de la mode. Galliano n'est pas le premier à sombrer. Le suicide récent du designer britannique Alexander McQueen, les problèmes d'alcool et de drogue des designers Marc Jacobs ou Calvin Klein témoignent d'un milieu violemment malsain qui dévore ses meilleurs artisans. Mais la chute de Galliano, par la façon dont il a choisi de mourir publiquement, est la plus spectaculaire de toutes. En même temps, de la part d'un designer qui a fait de la provocation sa religion, c'est presque dans l'ordre des choses.

Certains médias français ont évoqué une dépression que le designer n'arrivait pas à surmonter. Si c'est le cas, on imagine Galliano s'enfonçant dans une spirale de noirceur en se disant fini et en se demandant quel dernier tabou il pourrait bien transgresser pour mourir en beauté. Mais pour une fois, il a carrément manqué d'imagination. Déclarer qu'on adore Hitler puis traiter ses voisins de table de «sale juif», de «putain de bâtard d'Asiatique» avant de leur rappeler que leurs pères et leurs mères auraient dû être gazés n'est pas tant provocant que sordide et dégueulasse. Pour laisser de tels propos orduriers sortir de sa bouche, il faut se croire au-dessus de tout. Il faut être un petit dictateur ou un grand mégalo malade. Galliano était sans doute un peu des deux.

Peut-être le plus remarquable de la vidéo du Sun, c'est qu'elle montre clairement que Galliano est assis tout seul à la table du café. Voilà un des hommes les plus adulés de Paris et du monde de la mode, ami de Madonna et de Natalie Portman qu'il avait lui-même choisie comme égérie du parfum Miss Dior Chérie, voilà un artiste béni par le succès et la richesse, et pourtant il n'y a personne à sa table, personne pour le protéger contre lui-même. C'est peut-être, en fin de compte, son plus grand drame.




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