Personne n'a applaudi

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Personne n'a applaudi quand le cercueil couleur cognac de Kate McGarrigle est entré dans la basilique Notre-Dame. Personne n'a applaudi quand le cercueil est reparti dans la froidure et le frimas du dernier hiver de sa vie. Personne n'a applaudi quand Michel Rivard et Michèle Mercure ont entonné a cappella Ma délire, une vieille chanson traditionnelle que Kate aimait tant.

Les enfants de Kate McGarrigle, Martha et Rufus... (Photo: Martin Chamberland, La Presse) - image 1.0

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Les enfants de Kate McGarrigle, Martha et Rufus Wainwright, à leur arrivée à la basilique Notre-Dame hier matin. Martha était accompagnée de son mari, le producteur Brad Albetta.

Photo: Martin Chamberland, La Presse

Personne n'a applaudi quand la belle Emmylou Harris, avec ses grands yeux clairs et sa crinière d'argent, a repris Talk to Me of Mendocino. Personne n'a applaudi quand Rufus s'est assis au piano pour offrir une dernière berceuse à sa mère, ni quand sa soeur Martha et toute une joyeuse bande de musiciens et d'amis, ont repris le refrain lancinant de Proserpina, la toute dernière composition de Kate McGarrigle.

Je n'ai pas assisté à beaucoup de funérailles dans ma vie et j'ignore quelles sont les règles à suivre. Je sais seulement que les funérailles de Kate McGarrigle hier matin à la basilique Notre-Dame étaient empreintes d'une dignité, d'un respect, d'une sobriété et d'un recueillement que j'ai rarement vus dans de telles circonstances. La nef de la basilique avait beau être bondée et tous ses bancs occupés, le temps avait suspendu son vol dans un silence résonnant, hanté par les airs mélancoliques de cette musicienne dans l'âme et orfèvre de la chanson qu'était Kate McGarrigle.

Exception faite du clan des Latremouille et de quelques amis francophones comme Luc Plamondon, Michel Rivard ou Monique Mercure, la vaste majorité des célébrants étaient des Anglo-Montréalais et certains, sans doute unilingues. Pourtant, une bonne partie de la cérémonie s'est déroulée en français comme si, pour sa dernière performance publique, Kate avait tenu à faire la belle part à la langue de sa mère Gabrielle Latremouille et à ses racines québécoises.

C'est ainsi que son amie Monique Mercure est venue rappeler toute l'affection qu'elle portait à cette amie, artiste et mère qui lui prodiguait de précieux conseils sur l'éducation des enfants. Puis sa fille Michèle a enchaîné en musique avec l'ami Michel Rivard avant de céder la parole à l'abbé Marcel Brisebois, l'ex-directeur du Musée d'art contemporain, choisi par les enfants de Kate pour officier la cérémonie.

L'abbé n'était pas un intime de Kate, ne la connaissait que de nom et de réputation, mais quelques heures avant sa mort, quelqu'un l'a appelé pour qu'il vienne à son chevet. Parce qu'il savait Kate amoureuse de la littérature, il a évoqué La mort d'Ivan Illitch de Tolstoï, affirmant: «Il en est de la mort de Kate comme il en est de la mort d'Ivan Illitch. À la place de la mort, il n'y a que de la lumière.»

C'est à travers l'abbé Brisebois que nous avons appris que Kate était croyante et que la foi chrétienne l'avait accompagnée pendant toute sa vie. Et c'est à travers une lettre de son père, Frank McGarrigle, lue par sa soeur Jane, que nous avons compris d'où venait cette foi: de sa plus tendre enfance passée entre la jeunesse, la sagesse et le petit catéchisme des bonnes soeurs de l'école Marie-Rose.

Rufus, son fils, nous a rappelé le sens de l'humour dévastateur d'une mère qui, au lendemain du 11 septembre, l'avait appelé à New York en lui annonçant: «Bon, bien, ça a l'air que les terroristes ont gagné. Je pense que je vais être obligée de renouveler mon stock de recettes d'agneau.»

Et Martha, sa forte et fragile fille, qui en novembre dernier lui a fait cadeau de son premier petit-fils, Martha nous a raconté la femme intense, mystérieuse, engageante, énergique et audacieuse qu'était sa mère.

Comme Kate était avant tout une musicienne, la musique est venue combler les trous entre les silences. D'abord celle de Sloan Wainwright, ex-belle-soeur de Kate dont la voix puissante et grave s'est élevée jusqu'à la voûte de la basilique comme une voile se gonfle au vent, coupant le souffle de tout l'auditoire. Puis Emmylou Harris, l'amie américaine, est venue chanter la déchirante Talk to Me of Mendocino qu'elle avait interprété il n'y a pas quatre mois sur la scène du Saint-Denis avec Kate et Anna.

Et puis finalement Anna, la soeur, l'amie, la complice, l'inséparable compagne de route, Anna toute petite et frêle, s'est avancée au podium pour dire sa tristesse et son désarroi de se retrouver, pour la première fois en 40 ans, seule sans Kate sur une scène beaucoup trop grande.

Et comme les mots se dérobaient, elle a emprunté ceux de Ti-Jean, Jack Kerouac, l'écrivain fétiche de Kate, celui dont elle est allée lire des extraits à Lowell au Massachusetts, celui qui, comme Kate, n'aimait que les fous, les excessifs et tous ceux qui brûlent leur vie par les deux bouts. Et quand Anna a eu fini de lire Kerouac, une fois de plus, personne n'a applaudi. Du moins pas avec les mains. Mais dans les coeurs de tous ceux présents hier matin, c'était l'ovation.

 

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