Le bon vieux temps

Petit, Michel Lefrançois pêchait sur le bord du fleuve, à quelques milles de... (Photo Yan Doublet, Le Soleil)

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Photo Yan Doublet, Le Soleil

Petit, Michel Lefrançois pêchait sur le bord du fleuve, à quelques milles de Québec. C'était avant les kilomètres. « On prenait le train à 25 cennes, on revenait avec un panier à tomates rempli d'éperlans. »

Le train passait par la briquèterie Citadelle, fermée en 1989, devenue un immense lotissement. Des condos revêtus de brique, quand même. Michel pointe les grosses constructions, je parie que chaque fois qu'il regarde par là, il s'attend à voir la bricade.C'était son petit nom.

Michel est né à L'Ange-Gardien, y a toujours vécu. Il a vu la ville y étendre ses tentacules, saloper le fleuve. « Les rejets ont tout pollué la rive, ça a fait partir le poisson. » Ça a fait partir aussi le monde qui pêchait le poisson. Lui qui avait l'habitude de passer de longues heures les pieds dans l'eau n'osait plus y mettre le gros orteil.

Il a fait comme tout le monde, a tourné le dos au Saint-Laurent. Quand il le regardait, il se souvenait du bon vieux temps en se disant qu'il ne reviendrait jamais. C'est dans la nature du temps de ne pas revenir.

Pas dans celle du poisson.

Michel a presque fini par oublier le fleuve, il a refait sa vie sans lui. L'hiver, il partait en Floride avec sa femme, dans leur caravane de 40 pieds. « Ça coûtait 5000 $ pour tout l'hiver, on partait trois mois, on revenait au printemps. On a fait ça longtemps, on ne le fait plus maintenant, ça coûte le triple. »

Et le poisson est revenu.

Michel a commencé par percer des trous dans la glace, revenait parfois avec un souper frais pêché. Il y a une dizaine d'années, il a planté une cabane sur la croûte de glace, a installé un poêle à bois, fait une petite trappe dans le plancher, laissé tomber quelques lignes. Il a pêché toutes sortes de poissons, entre autres cet énorme esturgeon dont il a épinglé la photo sur son tableau de chasse. Que dis-je, de pêche.

Il prise surtout le corégone, un poisson indigène de la famille des saumons qui goûte la sole. Plutôt, qui ne goûte pas grand-chose comme la sole. Il le mange avec de la sauce barbecue. Il y a aussi du doré, du bar rayé, mais il doit le remettre à l'eau. Michel est juste content que le bar rayé soit revenu. L'éperlan aussi.

« Avec la cabane, c'est trois mois d'hiver qu'on ne voit pas passer. On s'installe pas très longtemps après le jour de l'An jusqu'à la mi-mars. » L'homme de 74 ans vit au gré de la marée, les poissons mordent quand elle est haute. Il n'a pas besoin de regarder le tableau, juste à tendre l'oreille. Quand la marée monte, « on entend ça craquer. Ça peut monter jusqu'à 17 pieds, le paysage change totalement ».

Si Michel parle au « on », c'est qu'il n'est plus seul. Une vingtaine de cabanes poussent maintenant chaque année, dès que les glaces figent la rive du Saint-Laurent à la hauteur de Boischatel. Un village éphémère dont Michel est le maire incontesté. « Ils m'appellent comme ça ! C'est moi qui explique à ceux qui arrivent comment ça marche, où on peut aller, ce qu'on peut faire. »

Pas de taxe à payer pour être les bienvenus. Les règles sont simples, « ça fonctionne sur la bonne entente et le respect ». Le village est particulièrement animé les fins de semaine. « On prend une 'tite bière le soir, on se ramasse des fois une douzaine dans ma cabane, on met de la musique, on a du fun. » Il m'a montré son système d'éclairage à DEL, a fait jouer sa chaîne stéréo. C'était les Rolling Stones.

Manquait juste la 'tite bière.

Le matin où je suis passée, j'ai frappé à la porte de la seule cabane dont la cheminée fumait. Sur le fleuve figé dans la brume glaciale du matin, Michel était seul au village. Il nous a ouvert la porte, nous a invités à enlever nos manteaux. « Mettez-vous à l'aise, il fait chaud ici. Les enfants, vous voulez des Smarties ? » Ils n'ont pas eu le temps de répondre, ils en avaient déjà plein la bouche. Michel s'est mis à me raconter son fleuve.

Il ne m'a jamais demandé mon nom, c'est moi qui le lui ai dit, tout en lui demandant le sien. « Si j'écris votre histoire dans le journal, ça vous dérange ? » Il a ri, a continué de parler, j'ai pris ça pour un oui. L'homme a l'habitude des visiteurs, des touristes français surtout, pour qui une cabane de pêcheur sur la glace du fleuve, c'est le « boutte » de l'exotisme canadien-français.

Il a totalement confiance dans les trois pieds et demi de glace sous sa cabane. Moi, je faisais confiance à Michel qui faisait confiance à la glace. Jamais je ne m'étais avancée aussi loin sur le fleuve, le panorama est saisissant. Le froid l'était aussi ce matin-là. J'avais appâté mes gars avec l'espoir de pêcher du poisson. Je n'avais pas regardé la marée.

Elle était au plus bas.

La semaine prochaine, les villageois feront un gros feu de joie sur la glace avant qu'elle se fonde dans le fleuve. Les cabanes regagneront une à une la rive, les pêcheurs aussi. Michel et ses voisins, bien au chaud, sont probablement les seuls Québécois à avoir aimé cet hiver qui s'éternise. La pêche a été bonne.

Quand il est dans sa cabane, Michel est heureux, avec sa femme et sa truie - son poêle -, avec ses enfants et ses petits-enfants qui viennent faire un tour. Qui pêchent dans le fleuve, comme leur grand-père il y a longtemps.

Leur bon vieux temps, c'est maintenant.




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