Il n'y a que de l'humain

Une bibliothèque clandestine a vu le jour dans... (photo tirée de la page facebook humans of syria)

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Une bibliothèque clandestine a vu le jour dans un sous-sol de Daraya, alors que la ville était assiégée par le régime syrien.

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La journaliste française Delphine Minoui a écrit un essai crève-coeur sur la Syrie, Les passeurs de livres de Daraya.

À travers l'histoire d'une poignée de jeunes qui créent une bibliothèque secrète à Daraya, une banlieue de Damas, elle met à nu l'extrême brutalité du régime de Bachar al-Assad.

Tout a commencé lorsque Delphine Minoui est tombée par hasard sur une photo de la bibliothèque en surfant sur l'internet. Elle a vu « deux hommes de profil, entourés de murs de livres ».

Une bibliothèque dans une ville à feu et à sang ? Des gens qui lisent tranquillement alors que Daraya reçoit en moyenne 80 barils d'explosifs par jour et que la population est affamée ?

Intriguée, elle a fouillé et elle a fini par tomber sur un des jeunes, Ahmad. Elle l'a joint par Skype le 15 octobre 2015. Il vivait depuis trois ans dans la ville assiégée. Il lui a raconté la genèse de leur projet : créer une bibliothèque de toutes pièces à partir des livres récupérés dans les décombres de la ville.

L'idée d'un essai sur cette bibliothèque hors norme a germé dans la tête de Delphine Minoui, qui a multiplié les conversations avec Ahmad, lui à Daraya, elle à Istanbul, où elle travaille comme correspondante pour le journal français Le Figaro.

À travers les yeux d'Ahmad, 23 ans, le lecteur vit l'agonie terrible de Daraya. La ville, vidée d'une bonne partie de ses habitants, agonisait sous les barils d'explosifs bourrés de TNT et de métal lâchés par les hélicoptères de Bachar al-Assad. En un mois, a affirmé Ahmad, il en est tombé 600.

Admirateur de football et de films - il écoutait en boucle Le fabuleux destin d'Amélie Poulain -, Ahmad s'intéressait peu aux livres. Avant la révolution, avant que son pays se transforme en champ de bataille et sa ville en « sarcophage », il rêvait de devenir journaliste, mais son père l'avait convaincu d'étudier le génie.

Il s'est jeté tête baissée dans la révolution. En 2013, sous les ruines encore fumantes d'une maison bombardée, Ahmad et ses amis ont découvert des livres intacts. Avec l'aide d'une quarantaine de bénévoles, ils en ont récolté 15 000 en un mois.

Dans un sous-sol transformé en bibliothèque, ils les ont rangés sur des étagères. Son existence restera secrète afin de la mettre à l'abri des bombes de Bachar al-Assad. Elle sera fréquentée par les habitants de Daraya qui connaissaient son emplacement.

À première vue, « l'idée lui paraît incongrue, écrit Minoui. À quoi bon sauver des livres quand on n'arrive pas à sauver des vies ? ».

À l'école, Ahmad n'a connu que les mensonges des Assad père et fils, qui règnent sur la Syrie depuis 1970.

« Avant la révolution, on nous abreuvait de mensonges, raconte Ahmad... Il n'y avait aucune place pour le débat. [...] Les livres, c'est notre façon de rattraper le temps perdu, d'effacer à jamais l'ignorance. »

Avec la bibliothèque, Ahmad a découvert un monde libéré de toute censure.

***

La dernière fois que Delphine Minoui a mis les pieds en Syrie, c'était en 2010, avant la révolution. Elle couvre le Moyen-Orient depuis 20 ans. Elle a été en poste à Téhéran, au Caire et à Beyrouth. Elle a couvert l'Irak et l'Afghanistan, mais la Syrie en guerre ? Non, trop dangereux, m'a-t-elle dit lors d'une entrevue téléphonique.

« Le danger est partout. On peut être kidnappée et exécutée par un groupuscule djihadiste. La frontière est souvent minée. Je n'ai jamais voulu prendre ce risque. »

Ahmad lui offrait une ouverture inespérée sur le quotidien des combattants rebelles. Mais comment s'assurer qu'il n'était pas un djihadiste ?

Elle lui a posé la question. « Sa réponse a été très, très honnête, m'a raconté Minoui. "Oui, lui a-t-il dit, j'ai été tenté par l'idéologie religieuse parce que c'était la seule force organisée opposée au régime Assad, mais je ne me suis pas battu contre une idéologie dominante et castratrice pour tomber sous la coupe d'une autre." »

Elle l'a cru.

La question de Minoui était pertinente. Bachar al-Assad a répété ad nauseam que les gens de Daraya étaient des terroristes. « C'est moi ou le chaos », disait-il quand l'Occident lui reprochait sa barbarie.

***

En août 2016, après quatre ans de siège infernal, les combattants et une poignée de civils ont quitté Daraya. Il ne restait plus grand-chose de la ville détruite à 90 %, privée d'eau et d'électricité, sans nourriture et sans médicaments. Bachar al-Assad a non seulement arrosé la ville de barils d'explosifs, mais il a aussi utilisé le gaz sarin et le napalm, des bombes incendiaires qui ont transformé les rares édifices intacts en boules de feu.

Les combattants ont finalement quitté Daraya dans des autocars nolisés par Bachar al-Assad.

Ils sont partis à Idlib, ville tenue par les rebelles. Ahmad y vit toujours. « Il a créé une bibliothèque mobile, a précisé Delphine Minoui. Il fait le tour des villages avec une camionnette bourrée de livres. »

Et la Syrie ? Bachar al-Assad contrôle la presque totalité du territoire. Il ne reste que quelques poches de résistance, dont Idlib.

« Il a l'appui des Russes et des Iraniens, a expliqué Minoui. Seul, il n'est rien.

- Et la révolution ?

- Un opposant m'a déjà dit : "La révolution a échoué. Tout ce qu'on veut, c'est arrêter le bain de sang." »

Il y a tellement de morts, a ajouté Minoui, que l'ONU a cessé de les compter.

***

En me frottant à la brutalité inouïe du régime Assad page après page, je ne pouvais m'empêcher de penser à un passage du roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, dans lequel un ancien officier nazi raconte la guerre, sa guerre avec les camps d'extermination, un livre à la limite du supportable.

« On a beaucoup parlé, après la guerre, pour essayer d'expliquer ce qui s'était passé, de l'inhumain, écrit Littell. Mais l'inhumain, excusez-moi, cela n'existe pas. Il n'y a que de l'humain et encore de l'humain. »

En fait, l'inhumain n'existe que pour soulager la conscience de l'homme, comme s'il n'était pas responsable des génocides et des massacres. C'est trop facile de s'en laver les mains en mettant les horreurs sur le compte de l'inhumain.

Bachar al-Assad est inhumain, mais ses actes relèvent de l'humain. Que de l'humain.

Les passeurs de livres de Daraya

Delphine Minoui

Éditions du Seuil

EN LIBRAIRIE LE 7 NOVEMBRE




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