Ma deuxième tempête du siècle

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La «tempête du siècle» a frappé Montréal le 4 mars 1971. Quarante-trois centimètres s'étaient alors abattus sur la métropole en quelques heures.

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«Michèle, tu avais quel âge en 1971 à la tempête du siècle? m'a demandé mon patron. Pat [Patrick Lagacé] n'était pas né.»

Il a fallu que je prenne un crayon et que je fasse une soustraction : 1971-1954 = 17. J'avais 17 ans. Tempus fugit, que je me suis dit. Le temps file. J'ai aussi fait du latin. Évidemment, à mon âge. Bientôt, je vais dire comme Foglia. Quand les gens vont me demander comment ça va, je vais leur répondre : «Ça va vieux.»

J'avais adoré cette tempête du siècle : la ville qui suspend son souffle, le quotidien qui se détracte, les gens en ski de fond, en ski alpin ou en ski-doo dans les rues, les écoles fermées, tout ce blanc, tout ce silence.

J'étais en 11e année. Je finissais mon secondaire, la motivation dans les talons. La tempête du siècle arrivait à point.

J'étais à l'aube de l'âge adulte, je me sentais forte, débordante d'énergie. J'avais hâte de faire le saut au cégep, de quitter l'école secondaire (publique) où je devais porter un costume, une jupe bleue qui m'allait aux genoux et un tartan que je trouvais hideux. Surtout qu'à l'époque, les filles portaient leurs jupes hyper courtes, moi la première. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé de ramasser quelque chose par terre avec une microjupe tout en cachant l'essentiel. C'est de la grande gymnastique. Mais c'est une autre sujet.

Je m'étais dit que c'était ma dernière tempête de neige avant d'avoir 18 ans. J'avais hâte d'être une adulte.

Michèle Ouimet, vêtue de sa combinaison d'«astronaute», s'apprête... (PHOTO FOURNIE PAR MICHÈLE OUIMET) - image 2.0

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Michèle Ouimet, vêtue de sa combinaison d'«astronaute», s'apprête à sortir faire de la course à pied dans la tempête, mardi soir.

PHOTO FOURNIE PAR MICHÈLE OUIMET

***

J'ai toujours aimé l'hiver et toujours détesté les grandes chaleurs où Montréal se transforme en étuve.

Mardi, en rentrant du travail après un trajet infernal dans le maudit autobus 55 qui agonise sur le boulevard Saint-Laurent entre deux arrêts, j'ai troqué mon jeans contre mon pantalon de jogging, enfilé mes souliers de course et enfoncé ma tuque sur la tête. Dans un flash de dernière minute, j'ai attrapé mes lunettes de ski alpin. J'avais l'air d'une astronaute prête à parcourir la planète Neige.

Je suis partie dans la tempête. J'ai quitté le Mile End pour attaquer les côtes d'Outremont même si mon chum m'a dit que j'étais folle. J'avoue que, l'espace d'un instant, j'ai pensé qu'il avait raison, mais après avoir croisé trois autres joggeurs, je me suis dit que je n'étais peut-être pas si folle que ça.

Il était 18h30, la neige tombait dru, poussée par le vent. Le jour se battait contre la nuit, le ciel était laiteux. J'étais seule au milieu de quelques voitures qui avançaient lentement, phares allumés, seule avec le bruit de ma respiration, seule dans l'effort quand mes pieds s'emmêlaient dans la neige. C'était magique.

Je suis revenue à la maison, vidée, heureuse. J'ai eu une pensée pour les automobilistes coincés dans la tempête. 

J'ai regardé les images rocambolesques à la télévision, les autos qui se rentraient dedans, les autoroutes bloquées, Montréal paralysé, comme si on n'avait jamais vécu de tempête de notre vie, comme si tout était à refaire chaque fois qu'il tombe 30 centimètres de neige.

Le soir, j'ai laissé les rideaux ouverts. Je voulais voir la neige.

***

Hier matin, je me suis levée à 6 h pour aller nager, comme chaque mercredi, un rituel immuable, beau temps, mauvais temps. Impossible d'attraper un taxi et pas question de prendre mon vélo. J'ai prudemment descendu les marches et j'ai sacré en m'enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux.

Au coin de ma rue, enveloppée dans la pénombre de la nuit, une jeune femme était plantée sur le trottoir enneigé, une immense valise rose à ses côtés, un cellulaire collé sur son oreille. Elle avait l'air perdue.

«Je peux vous aider? lui ai-je demandé.

What?

- Je peux vous aider? ai-je répété en anglais.

- J'essaie de trouver un taxi.»

Je me demande si elle est encore là.

J'ai embarqué dans l'autobus presque désert. Le chauffeur écoutait Paul Arcand à tue-tête. J'ai pris le métro, puis j'ai marché, que dis-je, j'ai pataugé sur le trottoir jusqu'à ma piscine. Montréal s'éveillait à peine. Les écoles étaient fermées, la ville roulait au ralenti, la neige tombait, entêtée, encore blanche et vierge de toute activité humaine. C'est là que je me suis dit : j'adore l'hiver.

Je n'ai pas d'auto à déneiger, pas d'enfants à reconduire à l'école, pas de vieux parents pour qui m'inquiéter. Je passe mes hivers la tête en paix.




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